La RĂ©daction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 9: CĂ©line Sciamma bouscule la compĂ©tition, Malick nous divise dĂ©finitivement, Frankie n’est pas un super Zaza Movie, Vivarium aurait dĂ» s’appeler Vivarien, Karim AĂŻnouz crĂ©Ă© la bonne surprise avec La vie invisible d’Euridice Gusmao.

[QUAND SOUDAIN CELINE SCIAMMA…] On se dirigeait sans plus d’enthousiasme que ça vers Portrait de la jeune fille en feu, le nouveau Céline Sciamma en compétition, peut-être moins attendu chez nous qu’ailleurs: en comparaison avec ses éclatants Naissance des pieuvres (2007) et Tomboy (2011), son Bande de filles (2014) ressemblait à un petit objet arty à très très grosses ficelles (malgré quelques jolies scènes, notamment celle qui a rendu Rihanna riche à millions aujourd’hui). Que dire? Le film nous a littéralement embarqués, comme il semble avoir embarqué l’ensemble de la Croisette, et cet énième projet brandé mk2 montré ici pourrait bien faire de l’ombre à Almo ce samedi (cf. notre Kikauralapalme?). Comme quoi, on a bien fait de ne pas se fier à ce vilain extrait promotionnel dans lequel les répliques de Noémie Merlant dévissent complètement: le film est bien moins procédurier qu’il n’en a l’air, et laisse à ses personnages une lente et gracieuse latitude dans le moindre geste, sans nous servir cette traditionnelle logorrhée indigeste (c’est le grand travers du film à costumes français).

Comme c’est le cas pour notre chouchou Albert Serra (LibertĂ©), on pourrait poser notre tente devant chaque plan, gagnĂ©s nous aussi par une fièvre contemplatrice. Vous n’êtes pas sans savoir que c’est le sujet du film: au 18ème siècle, une peintre (NoĂ©mie Merlant) est mandatĂ©e par une mère (Valeria Golino) pour dresser le portrait de sa fille (Adèle Haenel), prĂ©lude Ă  un mariage dont cette dernière ne veut pas. La tâche s’annonce ardue parce que cette Adèle refuse aussi qu’on lui tire le portrait (oui, elle peut vous paraĂ®tre un peu relou). NoĂ©mie va donc devoir gagner la confiance d’Adèle en se rapprochant d’elle: ce n’est pas trahir les moins intrĂ©pides d’entre vous que de vous dire qu’une passion amoureuse va naĂ®tre…

Le film trempe dans des thématiques hyper arpentées dans l’histoire du cinéma : le double, l’amour des images incandescent mais mortifère, la pureté de l’icône, le modèle qui prend dessus sur le peintre, le syndrome de Stendhal, celui de Stockholm, Orphée, Pygmallion, Méduse et pourquoi pas Icare tant qu’on y est. Mais le film s’embrase littéralement quand il capture la naissance du désir, les relations prohibées, le corsetage des femmes dans une société qu’on ne disait pas encore patriarcale. Bon, est-ce vraiment la peine de vous en dire plus? Un film à voir évidemment en salle, en n’hésitant pas à gueuler (comme nous) sur les petits malins qui finissent leur papier de la veille en séance, et qui vous aveuglent avec la luminosité de leur smartphone même pas paramétrée de façon pacifique. Ce qui ne nous a pas empêché d’être éblouis. Bravo Céline, bravo Adèle, bravo Noémie (rdv en fin de semaine pour un palmarès qui devrait vous gâter).

Sinon, loin de nous l’envie de pourrir l’ambiance, juste un petit complément d’information concernant Une vie cachée de Terrence Malick, gros postulant à une nouvelle palme à en croire nos fils Twitter. Les infréquentables que nous sommes tiennent à rappeler que, non, ce Malick là ne fait pas l’unanimité, y compris chez nous. Si l’on vous affirmait hier qu’il en avait ébloui certains de la rédac (Théo M., Malickien jusqu’au bout des ongles), il en a tout autant laissé sur le carreau les autres par sa grandiloquence festivalière. Pour notre remonté Gautier R., tout valeureux objecteur de conscience qu’il soit, ce tortueux chemin de croix contre les nazis (ces sacrés acteurs n’ont même pas besoin de sous-titres: l’accent et la gestuelle rugueuse suffisent, c’est bien ça ?) souffre quand même pas mal de ses incalculables allusions christiques, que certains n’auraient pas hésité à égratigner si elles ne venaient pas de notre cinéaste formaliste. Les mines sont graves, les voix sont solennelles, le violon encombre la moitié de la bande-sonore: si vous n’avez pas compris que nous sommes dans un sujet grave, c’est que vous êtes des billes chers lecteurs. Bien entendu, les plans sont magnifiques, élégiaques, transcendants et tout le tintouin, mais peut-on en demander moins à un cinéaste qui a fait son beurre critique là-dessus? Ses films des seventies avaient au moins le mérite de diffuser un peu de mystère: ici le film est plein comme un œuf, et ne laisse pas beaucoup de place au spectateur, tant agacé qu’émerveillé par le calibre 9 qu’on lui a mis sur la tempe. On ne reviendra pas non plus sur cette problématique voix-off, qui rappellera par moment le super travail plié en un après-midi par Sean Penn sur The Last face (on ne fêtait pas hier ses trois ans justement?). Reste le sentiment d’un grand gâchis, d’un cinéaste par moment génial, mais totalement encombré par une hype qui dure et qui dure: avec Gaspar Noé, voilà un nouvel exemple d’un cinéaste qui est venu ici pour s’auto-caricaturer.

Pour la compétition, pas de quoi s’enthousiasmer pour Frankie, de Ira Sachs, d’ores et déjà surnommé par les mauvaises (et pourtant si drôles) langues: Mamma Mia 2. Le réalisateur américain de Brooklyn Village pose pour la première fois sa caméra en Europe, à Sintra au Portugal très précisément, où une actrice française (Isabelle Huppert), gravement malade a décidé de réunir tous ses proches pour vivre ensemble les dernières vacances de son existence. Sauf que les proches nous semblent si loin… Pas un naufrage mais une réelle déception. Un objet vain et plat où surnagent quelques belles scènes éparses, notamment une où Zaza erre dans la forêt, ou encore le joli dernier acte Bergmanien distillant une belle et inattendue mélancolie et nous ramenant de justesse à l’émotion des précédents Ira Sachs. Pas assez toutefois pour finir au palmarès samedi soir.

Et pas de quoi rattraper tout court le faux buzz chaos de la Croisette: Vivarium de Lorcan Finnegan, avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg, prĂ©sentĂ© Ă  la Semaine de la critique, vĂ©ritable film Ă  concept de petit malin, teintĂ© d’humour noir, pas loin d’un mauvais Ă©pisode de Black Mirror. Pour rĂ©sumer, un couple en quĂŞte d’une nouveau chez-soi va se retrouver dans un Ă©trange lotissement vide et sans issue. Alors qu’ils prennent leur voiture pour en sortir, it’s impossibol, ils reviennent sans cesse devant leur maison. Puis, de la nourriture arrive dans un carton, puis un bĂ©bĂ©. DĂ©sordre et Ă©trangetĂ© s’installent progressivement et nous voyons assez rapidement (et avec agacement) les ficelles. Vivarium déçoit par sa sursignification (l’atomisation de la sociĂ©tĂ©, les affres familiales dans notre monde contemporain ouvert Ă  la standardisation…), son rĂ©cit et son visuel bling-bling. Rien de pire qu’un film qui, en voulant surprendre, se rĂ©vèle au contraire totalement attendu, prĂ©visible, laissant l’intrigue tourner en rond Ă  l’instar de ces personnages prisonniers du lotissement-dispositif.

Finissons quand mĂŞme sur une note positive avec la dĂ©couverte enthousiasmante de La vie invisible d’Euridice Gusmao de Karim AĂŻnouz (Un certain regard). Rio de Janeiro, 1950. Euridice, 18 ans, et Guida, 20 ans, sont deux sĹ“urs insĂ©parables. Elles vivent chez leurs parents et rĂŞvent, l’une d’une carrière de pianiste, l’autre du grand amour. A cause de leur père, les deux sĹ“urs vont devoir construire leurs vies l’une sans l’autre. SĂ©parĂ©es, elles prendront en main leur destin, sans jamais renoncer Ă  se retrouver…

Après quelques eye-contacts à distance avec le chaos, la mère Claire Denis est ressortie bouleversée par le film brésilien, projeté dans une ambiance digne du maracao. Non exempte de défauts (deux trois longueurs), cette fresque retraçant la relation entre deux sœurs séparées par la bêtise des conventions a bien une sacrée gueule, portée par une direction artistique qui rivalise avec le Carol de Todd Haynes. Deux heures et vingt minutes de différends familiaux, d’initiations sexuelles bien foireuses (c’est un euphémisme, vous verrez) et de carrières brisées par une société qui prend la femme pour une boniche (c’était décidément une journée assez portée sur la question du féminisme). On aimera retrouver ce qui a fait le sel des comédies cinglantes de Pietro Germi, à savoir cette absurdité qui veut que la femme qui tombe enceinte en dehors du mariage déshonore le clan familial (l’homme qui a fauté est lui sain et sauf). Si le film carbure par moment au réquisitoire militant un peu trop visible, on en ressort enjoué, requinqué et ému. Pas de doute: Un Certain Regard est vraiment ZE place to be cette année.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here