La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 8: Alain Delon taulier, Terrence Malick controversé, Robert Eggers Shininguisé, Christophe Honoré retrouvé.

[LACRIMOSA BIS] On aimerait tant Ă©tayer notre point de vue sur Une vie cachĂ©e de Terrence Malick, en compĂ©tition, mais le torrent d’impressions subjectives qui nous parcourt pendant trois heures intimide et empĂŞche de faire, comme on dit dans le mĂ©tier, un simple et vulgaire «avis Ă  chaud». D’oĂą la nĂ©cessitĂ© de laisser dĂ©canter avant de s’exprimer. Un sujet fort Ă  son origine, inspirĂ© d’une histoire vraie, celle de Franz (August Diehl), un paysan autrichien mariĂ©, père de deux enfants qui refuse de faire la guerre et de se plier au rĂ©gime HitlĂ©rien. En rĂ©sulte le chemin de croix de ce martyr du nazisme qui, mis au ban de la communautĂ©, ne trouve pas de soutien du cĂ´tĂ© de l’Église qui lui oppose les idĂ©es de patriotisme et de soumission. Conçu comme une symphonie sur la crĂ©ation, sur la nature, sur la vie et sur Dieu (tout comme The Tree of Life, Palme d’or 2011), Une vie cachĂ©e est aussi un voyage intĂ©rieur jusqu’au noyau dur de la conscience. Un film qui divise, incontestablement, et en laisse beaucoup du panel dubitatif Ă  grands coups de «pourquoi?».

Les thuriféraires y verront une fresque humaine qui déchire le cœur; les réfractaires, une messe d’église qui laisse totalement indifférent. Et nous, là-dedans, où sommes-nous? En ce qui concerne notre Théo M., fan de la première heure ayant sorti son smoking des grands soirs, le verdict est sans appel: c’est un éblouissement digne d’une Palme. Une élégie merveilleuse et panthéiste filmée avec des yeux extra-terrestres qui, dans les faits, se révèle effectivement plus narrative que sa récente trilogie expérimentale (A la merveille, Knight of Cups, Song To Song), sur laquelle il est de si bon ton d’ironiser (nous ne mangeons pas ici de ce pain-là), mais qui, sur le rythme, le visuel, l’esthétique, ne diffère en rien. Jusque dans cette manière propre à Malick d’avoir recours à une voix intérieure et de filmer les corps, les gestes, les regards dans une valse constante entre les personnages et la steadicam, embrassant un monde trop grand pour eux. Seule unanimité: le bonheur de voir Terrence à l’issue de la projection, d’autant que, comme l’a capté notre confrère Didier Péron de Libération, Thierry Frémaux en a profité pour le présenter à Pedro Almodovar. On sort de la projection en se disant que c’est beau, le cinéma, quand même.

D’ailleurs, pour qui réussit à trouver le temps, les masterclass du festival sont l’occasion de raviver la flamme du cinéphile et d’aérer un peu son planning (et de soigner sa santé oculaire, soumise à un flot bien trop intense pour rester lucide). Honoré d’une palme d’honneur ayant fait grand bruit, le roi Alain revenait dimanche matin sur son immense carrière, le tout au micro toujours très affûté de Samuel Blumenfeld. Le monstre sacré, fidèle à une réputation bâtie sur le mythe sulfureux, ponctuera toute la séance de nombreuses allusions aux femmes et à «leur désir de le voir à l’affiche» (et il n’a «pas peur de le dire», même si franchement, on voit mal qui pourrait contredire cette évidence). Nous sommes donc clairement dans le registre du fan-service, mais aurons-nous encore beaucoup l’occasion de voir ce lionceau de 83 ans s’exprimer? Évidemment, non. On sirotera donc toutes les gouttes de cette classe de maître couleur champagne, où notre playboy éternel s’est montré une nouvelle fois incollable sur les dates ayant écrit sa légende. Même si les connaisseurs du bonhomme n’apprendront pas grand-chose sur la bête en s’enfilant le replay. Le morceau le plus émouvant restera cette session hommage à la palanquée de grands cinéastes l’ayant forgé: Clément, Visconti, Deray, Losey et bien sûr Melville avec ce triple scotch légendaire (Le Samouraï, Le cercle rouge, Un flic). Peut-être la relation la plus harmonieuse de l’histoire du cinéma, comme le fera remarquer Blumenfeld. Alain n’était pas le seul à sortir le mouchoir au moment d’évoquer le mystérieux incendie des studios de la rue Jenner: «toute la vie de Jean-Pierre, tout sa carrière brûlait, et lui pensait à notre piaf», le piaf du Samouraï of course.

On associe souvent le monsieur à une mégalomanie déplacée, mais a-t-on déjà dit à quel point sa connaissance et sa défection envers les grands cinéastes rendaient tous les polycopiés distribués aux étudiants à Censier caduques? Nous n’oublierons pas ce moment de sitôt (on peut déjà revenir à Paris le cœur conquis).

Une petite dĂ©ception pour The Lighthouse de Robert Eggers prĂ©sentĂ© Ă  la Quinzaine, jeune promesse de l’horreur adulte remarquĂ©e avec son passionnant The Witch. L’histoire est minimaliste, simple comme bonjour: deux hommes (incroyables Willem Dafoe et Robert Pattison) doivent garder un phare durant quatre semaines. L’ile s’avère très rapidement mystĂ©rieuse, laissant le film dĂ©railler progressivement vers la folie. Le rĂ©cit dans sa rĂ©pĂ©tition Ă©cĹ“urante nous emmène tout droit vers la folie : nous hallucinons tout comme les personnages. Pour rĂ©sumer très sommairement de quoi il en retourne, disons qu’il s’agit d’une sorte de Shining dans un phare, avec univers masculin torturĂ© et fantĂ´mes Ă  la clĂ©. EsthĂ©tiquement très marquĂ© (image carrĂ©, noir et blanc, plan très composé…) et effectivement hallucinant mais il y a aussi selon nous quelque chose qui n’échappe pas au trop plein visuel – laissant le film devenir un vrai tour de force ostentatoire et laissant aussi celle et celui qui le regarde sur le bas-cĂ´tĂ©, trouvant l’expĂ©rience aussi jolie que vaine. Ari Aster, t’es le prochain, on compte sur toi pour ne pas nous dĂ©cevoir.

Sinon, Gautier R. donne des nouvelles de Christophe HonorĂ©. Vous n’en demandiez pas? On vous en donne quand mĂŞme. Hashtag tremblez. Après deux projets impossibles que Cannes avait judicieusement snobĂ©s (Les mĂ©tamorphoses et surtout Les malheurs de Sophie), l’enfant chĂ©ri des Inrocks confirme la bonne santĂ© entrevue l’an dernier avec Plaire, aimer et courir vite et revient cette saison avec une comĂ©die d’appartement, Chambre 212 (Un Certain Regard). C’est surprenant, mais figurez-vous que ça fonctionne bien. Après vingt ans de mariage, Maria (Chiara Mastroianni) quitte son foyer amoureux pour faire le point. Elle vient de se disputer avec son apathique conjoint (Benjamin Biolay, son ex in real life, qui mange vraiment très bien ses corn-flakes) et s’installe Ă  l’hĂ´tel d’en face. Surgissent alors en un claquement de portes des fantĂ´mes mentaux, venus embourber son cerveau en proie aux doutes (le Biolay d’il y’a 20 ans, Ă  savoir Vincent Lacoste, ou ce dĂ©licieux sosie d’Aznavour, qui incarne sa volontĂ©). L’intrigante Camille Cottin, prof de piano sĂ©ductrice, complète la joyeuse bande. Et le vaudeville de s’installer pĂ©père, servi par des dialogues d’une haute tenue. Le film ne cesse de disserter assez finement sur la jalousie, la vieillesse – le cap des 50 ans file la jaunisse Ă  tout le monde – l’érosion du couple, les petites compromissions qu’on est prĂŞt Ă  faire pour le maintenir en vie. La Chiara, pas toujours Ă  son avantage d’habitude (son comique tombe Ă  plat dans le film de Sophie Fillières Un chat, un chat) est parfaite, et son cĂ´tĂ© faussement guilleret «carrĂ©ment rien Ă  branler» n’est pas sans rappeler la petite partition livrĂ©e par Zaza dans Elle. La lĂ©gèretĂ© chorale des derniers Resnais est elle-aussi convoquĂ©e. Deux confirmations anatomiques d’importance: Chiara a une superbe poitrine, et Vincent Lacoste a des fesses nettement plus robustes que le reste de son corps (il faudrait peut-ĂŞtre travailler d’autres choses Ă  la salle, mon gamin). Le microcosme critique semble aussi enthousiaste que nous, et c’est une chance que ce projet tournĂ© il y a trois mois ait eu le temps de rejoindre la Croisette (les spectateurs attentifs verront des affiches de Grâce Ă  Dieu et de Sunset orner les murs parisiens). VoilĂ  qui confirme la bonne santĂ© du Certain Regard cette annĂ©e, bien dĂ©cidĂ© Ă  tirer une fois encore la couverture Ă  lui.

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