La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 12: En attendant l’orage Abdellatif Kechiche, du beau temps : Benoit Forgeard réalise une super comédie grand public avec Yves, Arnaud D. nous laisse un poil dubitatifs avec Roubaix, une lumière et Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav envoûtent avec Kongo à l’ACID.

[ORAGE DANS L’AIR] Avec Yves, prĂ©sentĂ© Ă  la Quinzaine des rĂ©alisateurs, on pensait tenir la comĂ©die grand public et intelligente de l’annĂ©e, puis on a dĂ©couvert cette affiche (du meilleur goĂ»t) rendue public hier: espĂ©rons que la masse des spectateurs intermittents se dĂ©place quand mĂŞme, histoire de dĂ©couvrir ce diamant brut signĂ© Benoit Forgeard (comment ça, qui c’est? Lisez donc notre portrait). On insiste car c’est pas souvent qu’un cinĂ©aste aussi particulier rĂ©ussit son tutoiement avec le quasi-mainstream: sans perdre ce qui a fait le charme de ses courts, Forgeard revient avec une histoire de frigo intelligent ultra-connectĂ©e Ă  l’époque (on y parle de rap, de curation algorithmique et de rĂŞve de gloire illusoire indexĂ© sur une chasse aux pouces verts).

Le projet est résolument drôle: un rappeur peu inspiré fait l’acquisition d’un frigo intelligent, objet à tout faire assistant son propriétaire dans la moindre de ses tâches (y compris dénaturer ses compostions pour les rendre conforme aux goûts supposés du public). Ce meilleur pote vire au cadeau empoisonné quand il dépossède l’auteur de sa singularité, le pacte faustien consistant ici à déléguer toutes ses facultés à une machine qui saura toujours comment (en tout cas, mieux que nous) les mobiliser.

Forgeard (photo ci-contre) invente ici le surrĂ©alisme poĂ©tique, sans Gabin, mais avec des lave-linges et des aspirateurs portatifs douĂ©s de parole, fidèles apparats d’une Ă©poque en quĂŞte de sollicitude (et peut-ĂŞtre aussi d’intelligence). Une comĂ©die augmentĂ©e qui arrive Ă  traiter un nombre incalculable de prĂ©occupations venues d’un futur proche, avec la fascination caractĂ©ristique de son auteur plutĂ´t que son regard rĂ©probateur (notre portrait vous en dira plus). Le confort inquiĂ©tant procurĂ© par ces objets au physique sympatoche, leur intrusion dans nos recoins les plus intimes, l’isolement au milieu des machines, l’authenticitĂ© de l’artiste, la recherche de l’amour algorithmique, le culte de la performance, l’Ă©trange attachement qu’on Ă©prouve envers l’IA (souvent moins enquiquinante, avouons-le, que nos vrais potes), mais aussi la coolitude très factice des patrons de la Silicon Valley (son fidèle lieutenant Darius, avec sa voix haut perchĂ©e de faux-derch, est gĂ©nial). Sans vouloir rĂ©duire le film Ă  un pensum sociĂ©tal, ça vaut bien tous les bouquins publiĂ©s par Laurent Alexandre et sa dentition cro-magneuse.

Qui aurait pensĂ©, après avoir vu trois Ă©pisodes de l’effroyable SODA, que l’une de ses tĂŞtes d’affiche deviendrait un de nos acteurs fĂ©tiches? On ne parle Ă©videmment pas de Kev Adams (qu’il aille redresser son pantalon) mais de William Lebghil, comme dans des baskets dans ce rĂ´le MC Ă  la petite semaine. Le film n’est pas seulement rĂ©jouissant, il attrape aussi l’émotion par moment, peut-ĂŞtre ce qui nous avait manquĂ© dans le trop opaque Gaz de France. Un plan Ă  trois la tĂŞte dans le freezer en Ă©coutant du Bertrand Burgalat? Quelle belle idĂ©e pour fĂŞter notre retour Ă  Paris.

Belle dĂ©couverte Ă©galement que Kongo, le beau documentaire d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav en guise de conclusion Ă  l’ACID. On y suit Ă  Brazzaville l’apĂ´tre MĂ©dard, guĂ©risseur de la confrĂ©rie Ngunza, dont la missions consistent Ă  exorciser les patients victimes de mauvais sorts. Il voit des choses que monsieur Tout le monde ne peut pas voir (une passion pour les sirènes qu’il capture en bouteille), porte des maillots de foot de toutes les nations de monde, et doit se dĂ©fendre vis-Ă -vis des procès en sorcellerie qui lui sont intentĂ©s (les enfants disparaissent dans plusieurs des mĂ©nages qu’il a envoĂ»tĂ©s). On ne sait pas du tout s’il incarne un saint ou un esprit malĂ©fique, et c’est probablement la plus belle rĂ©ussite de ce film court, Ă  mi-chemin entre Jean Rouch et la dĂ©mesure ridicule mais extrĂŞmement sĂ©duisante du gĂ©nĂ©ral Idi Amin Dada de Barbet Schroeder (1974). Un docu sans interview ni voix-off (autre que celle de notre chamane en question) qui prend pour toile de fond le capitalisme chinois conquĂ©rant (une entreprise vient d’ouvrier une carrière sur le lieu mĂŞme oĂą nos mystiques pratiquent leur rituels avec la nature): espĂ©rons que vous garderez en tĂŞte comme nous cet extraordinaire plan final, petit morceau de transe nocturne convoquant Jacques Tourneur, dĂ©jĂ  l’un de nos souvenirs les plus envoĂ»tants de cette riche Ă©dition cannoise.

Sinon, nos confrères ont assez pompĂ© le dossier de presse pour qu’on se permette de pomper Ă  notre tour leurs arguments: avec son Roubaix, une lumière, en compĂ©tition, Arnaud D. (pris en photo avec notre photographe chaos, Romain Cole) souhaitait mettre de cĂ´tĂ© le «romanesque» au profit d’une histoire «qui colle au rĂ©el». Il dit vouloir retravailler des images vues Ă  la tĂ©lĂ©vision depuis 10 ans sans «rien offrir Ă  l’imagination». Un statement Ă©trange pour un cinĂ©aste aussi accoutumĂ© Ă  la grande forme, visiblement dĂ©sireux d’expĂ©rimenter des nouvelles choses depuis ses FantĂ´mes en 2017. Une fois encore, on ne sait pas trop quoi en penser, surtout Ă  ce moment critique du festival. DĂ©dĂ© quitte pour une fois ses bienveillantes bĂ©quilles (DĂ©dalus, Amalric) pour s’aventurer sur le territoire glissant du drame social (certains ont cru voir un polar, nous on le cherche encore : clairement l’intention n’est pas lĂ ). Il en rĂ©sulte une tentative impossible, oĂą Arnaud tente de nous passionner pour un fait divers marquant – le meurtre d’une vieille femme par deux jeunes filles, jouĂ©es ici par des LĂ©a Seydoux et Sara Forestier inspirĂ©es mais un tantinet cliniques – dont le spectateur connaĂ®t hĂ©las les tenants et les aboutissants avant de se rendre en salle. Comment dès lors rendre l’intrigue intĂ©ressante? En contraignant longuement les deux jeunes filles Ă  une longue sĂ©quence d’aveux extorquĂ©s au commissariat? En tentant une reconstitution sur les lieux dans le dernier tiers du film? Le pari est Ă©videmment compliquĂ©, et le cinĂ©aste, sans Ă©chouer totalement dans ses folles ambitions, peine Ă  maintenir l’éveil sur deux heures. On a un peu l’impression d’être passĂ© Ă  cĂ´tĂ© du propos (contrairement Ă  nos confrères qui ont vu la lumière, en l’occurrence celle radieuse d’Irina Lubtchansky) engoncĂ© entre cet exercice de style minimaliste et une peinture assez schĂ©matique de la population roubaisienne. Reste ce très beau personnage campĂ© par Roschdy Zem, un commissaire Daoud au-dessus de la mĂŞlĂ©e, portĂ© par son flegme melvillien: une performance Ă©clatante (on connaĂ®t mal la filmo de l’acteur, mais on n’a pas le souvenir de l’avoir dĂ©jĂ  vu comme ça). Un Desplechin minimal donc, mais rendons une nouvelle fois justice Ă  cette mise en scène souveraine.

Tout ça, c’est avant l’orage, donc. Avant Mektoub, my love: intermezzo, suite du premier Mektoub, my love : canto uno, une longue interlude avant un troisième volet, qui vu les rĂ©actions qu’elle suscite, y compris dans notre Panel, rappelle dĂ©jĂ  une Ă©vidence presque oubliĂ©e: le cinĂ©ma, c’est aussi fait pour se disputer. Nous vous en parlerons dans une gazette spĂ©ciale ce soir.

PS. Depuis quand on peut plus consulter son tĂ©lĂ©phone dans une salle de cinĂ©ma? N’importe quoi, le Festival de Cannes…

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