La RĂ©daction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 6: Beau Bonello, magique Miike, Hausner de la guerre, riche Trividic.

C’est la petite curiositĂ© du jour: Little Joe de Jessica Hausner, cinĂ©aste que l’on aime vraiment beaucoup ici: HĂ´tel qui mixait horreur et auteur; Lourdes qui interrogeait de façon follement intelligente le leurre des miracles; Amour fou qui s’intĂ©ressait au romantisme suicidaire de Heinrich von Kleist. Sa prĂ©sence en compĂ©tition est non seulement mĂ©ritĂ©e mais surtout prometteuse: elle qui lorgne toujours du cĂ´tĂ© du fantastique et de l’Ă©trangetĂ©, que va-t-elle nous sortir du chapeau avec cette affaire de plante du bonheur (artificiel)? Bien que traitĂ© très sĂ©rieusement, avec la rigueur de celle ayant Ă©tĂ© stagiaire pour Haneke, le sujet rappelle en apparence celui d’un autre film, Paradis pour tous d’Alain Jessua oĂą un employĂ© angoissĂ© et suicidaire d’une compagnie d’assurances (fabuleux Patrick Deweare) s’avère le parfait cobaye pour le flashage, une nouvelle technologie mĂ©dicale Ă©limine l’angoisse, la remplaçant par un bonheur permanent. Mais comme nous sommes chez Jessica, c’est forbidden le rire. Elle suit une phytogĂ©nĂ©ticienne chevronnĂ©e qui travaille pour une sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e dans le dĂ©veloppement de nouvelles espèces de plantes, ayant conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beautĂ© que pour son intĂ©rĂŞt thĂ©rapeutique. En effet, si on la conserve Ă  la bonne tempĂ©rature, si on la nourrit correctement et si on lui parle rĂ©gulièrement, la plante rend son propriĂ©taire heureux. Sauf que VOILA, cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom…

Et si Ă  travers cette plante, Jessica racontait une utopie fake dans nos sociĂ©tĂ©s occidentales rongĂ©es par leurs nĂ©vroses? Car finalement, surprise, Little Joe ne rend pas littĂ©ralement heureux. Les pollens qu’elle libère poussent plutĂ´t ses propriĂ©taires Ă  ne penser qu’à elle, et du coup Ă  oublier qu’ils sont peut-ĂŞtre malheureux. Parfois, Jess en rajoute un peu trop dans la bande-son conceptuelle dzimboumbante pour suggĂ©rer le chaos mental et la lente contamination (une fois, on a compris; cinquante fois, c’est impossible), dans la froideur pour suggĂ©rer que achtung achtung il va se passer quelque chose de terrible. Et ce mĂŞme si l’on aime bien les plantes sauvages et mystĂ©rieuses, le cĂ´tĂ© film de SF d’auteur, sorte de dĂ©clinaison très low-fi de L’invasion des profanateurs de sĂ©pulture tout comme l’amazing Kerry Fox qui ne reconnait plus son chien. En sortant de la projection, domine l’impression mi-figue mi-raisin d’un film certes fascinant mais aussi frustrant: comme dans HĂ´tel, Hausner mise trop sur la capacitĂ© du spectateur Ă  remplir les vides. Le membre du jury Yorgos Lanthimos qui avait oeuvrĂ© dans cette veine Ă  deux reprises (The Lobster et Mise Ă  mort du cerf sacrĂ©) pourrait y ĂŞtre sensible. Ou pas, comme notre panel qui fait la gueule.

Trop d’attentes dans les sections parallèles pour se permettre de passer Ă  cĂ´tĂ©, avant ce week-end plein de chaos Ă  craquer (NoĂ©, Malick, Sciamma etc.). Tout d’abord, le très attendu Zombi Child de Bertrand Bonello. Et très Ă  la hauteur. De l’exploitation, Bonello fait de l’exploration. Et c’est fort beau. Bien sĂ»r, ne pas s’attendre Ă  un film d’horreur ou un film de zombie dans les règles de l’art, Bonello privilĂ©gie, lui, une ambiance belle-bizarre qui ne ressemble qu’Ă  ses intuitions et raconte un rĂ©cit de transmission et de libertĂ© oĂą l’on explore les origines du zombie en HaĂŻti avec Narcisse – laissant le film se dĂ©velopper avec originalitĂ© et singularitĂ©. Un montage parallèle dĂ©voile plusieurs espaces, principalement HaĂŻti (passĂ© et prĂ©sent) et un collège de France (prĂ©sent). D’un cĂ´tĂ©, un homme est ramenĂ© d’entre les morts pour ĂŞtre envoyĂ© dans des plantations de canne Ă  sucre; dans l’autre, des adolescentes s’entichent de MĂ©lissa, une adolescente haĂŻtienne qui fait le lien entre les deux Ă©poques. La belle mise en scène de Bonello capte aussi joliment les tumultes adolescents que l’enfer en HaĂŻti. On pense Ă  Tourneur, on pense Ă  Craven aussi – L’emprise des tĂ©nèbres a très certainement guidĂ© le cinĂ©aste. ThĂ©o T. en est sorti hypnotisĂ©, tel un mutant sous hypnose, mais ne cache pas sa fatigue: “après Jarmusch, Diop et Bonello, je serai le prochain zombi de Cannes“. Suspense plus insoutenable que le dernier Ă©pisode de Game of Thrones dans la nuit de dimanche Ă  lundi: tiendra-t-il jusqu’aux quatre heures du Mektoub part II de Kechiche jeudi soir?

Le Milieu n’est plus ce qu’il Ă©tait ; c’est pourriture et compagnie maintenant.” Sur les traces de Jean-Pierre Melville et son Bob le flambeur, Takashi Miike vient d’offrir Ă  la Quinzaine son cocktail le plus dĂ©tonnant avec First Love, curieux film avançant Ă  mille Ă  l’heure avec dans le rĂ©tro une certaine nostalgie compassĂ©e pour le microcosme mafieux d’antan (les gangsters chinois ont pris le pas sur ces bons vieux yakuzas, milice bien moins hĂ©gĂ©monique qu’auparavant). Alors que LĂ©o, apprenant sa tumeur au cerveau, envoie valser ses rĂŞves de boxe professionnelle, il croise sur sa route Monica, jeune prostituĂ©e violentĂ©e par son père, contrainte d’éponger les dettes familiales en tapinant pour un gang obscur. La jeune femme est au cĹ“ur d’un labyrinthique trafic de drogue oĂą s’invitent un policier corrompu, un yakuza, une tueuse missionnĂ©e par les triades chinoises, et plein d’autres lascars engagĂ©s dans une course-poursuite nocturne totalement dĂ©braillĂ©e. Si le film brille par ses fulgurants accès de violence – chaque meurtre s’appuie sur une inventivitĂ© plastique et scĂ©naristique de très très haute volĂ©e (on ne vous spoilera pas cette scène avec un chien en peluche mĂ©canique vraiment dingue dingue dingue dingue) – il est aussi une comĂ©die macabre, oĂą les codes bien connus du genre (dope en sachets facilement transportables, billets qui flambent, bagnoles capables de faire des sauts en longueur de 500 mètres) donnent tous lieu Ă  des situations improbables. L’exercice de style ludique fonctionne Ă  la merveille : n’était-ce ces accès de furie assassins, on vous conseillerait presque d’aller voir le film en famille, pour ce qui est probablement l’un des films les plus accessibles du grand Takashi depuis longtemps. On aime beaucoup, et on a l’impression que nos amis couvrant la Quinzaine sont pour l’instant ravis des choix effectuĂ©s par Moretti et son crew.

Last but not least, on saluera le come-back des rĂ©alisateurs Pierre Trividic et Patrick Mario-Bernard (les films beaux-bizarres Dancing, L’autre…), avec leur nouveau long mĂ©trage L’angle mort, prĂ©sentĂ© Ă  l’ACID. On l’attendait fort, on est comblĂ© tout autant. Ă€ film invisible, sĂ©ance invisible: excursion loin du GTL et ses projections guindĂ©es. Dans ce théâtre Alexandre III, l’ambiance est bien moins protocolaire, et si l’audience est un peu bruyante (alĂ©as de la jeunesse et de ses badges cinĂ©philes), au moins on ne vous y met pas un coup d’épaule pour pĂ©nĂ©trer l’endroit. Le film raconte l’histoire d’un homme quasi quarantenaire (Jean-Christophe Folly) dont le don d’invisibilitĂ© se detraque progressivement. En recherche permanente d’isolement (ce qui est un peu notre cas aussi ici, lorsqu’on cherche un endroit calme pour bredouiller quelques notes), notre super-hĂ©ros en souffrance snobe volontairement les rĂ©primandes de son boss et les exigences de sa copine (formidable perf, comme Ă  son habitude, de la discrète Isabelle CarrĂ©). Mais son pouvoir rĂ©sonne comme une malĂ©diction: il confine Ă  vivre dans le secret, et les autres membres des invisibles (dont le Comte de Bouderbala) ne s’illustrent que par leurs choix folkloriques: observer les jeunes nymphes dans le vestiaire, assurer des performances grand-guignolesques de prestidigitation… La rencontre avec une voisine aveugle (Golshifteh Farahani) stimule Ă©videmment le dĂ©sir de notre hĂ©ros: il n’a plus Ă  dissimuler quoi que ce soit, elle «voit» des choses que les autres ne peuvent pas voir (vous connaissez l’idĂ©e du handicap qui dĂ©cuple les autres sens). Le film, Ă©lĂ©gamment photographiĂ©, nous invite Ă  nous glisser dans la peau du voyeur de nuit, narrateur dont la vision omnisciente ne permet pourtant pas de dĂ©chiffrer ce qui l’entoure. Le film tente la parabole avec les invisibilisĂ©s, les vrais: les reclus, SDF, et autres «racisĂ©s» mis au banc de la sociĂ©tĂ© not really inclusive. C’est peut-ĂŞtre le seul bĂ©mol de ce joli morceau de chaos: une mĂ©taphore un peu trop appuyĂ©e pour ĂŞtre limpide.

PS. Mais, mais, mais… Pas un mot sur Douleur et Gloire de Pedro Aldomovar? Entre nous, Ă  quoi bon? Notre prĂ©sence (et votre avis de lecteur) n’ayant clairement pas Ă©tĂ© souhaitĂ©e par les attachĂ©s de presse du film aux très nombreuses et très bruyantes projections de presse organisĂ©es avant Cannes, quel intĂ©rĂŞt d’Ă©crire, comme 95% de la presse cinĂ©ma invitĂ©e, qu’il s’agit bel et bien d’un chef-d’oeuvre?

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