La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 5: Dancefloor culturel, Mati Diop beau-mais-chiant, Ken Loach kenloachiste, Hlynur Palmason nous paume (et on aime ça), Laure Adler pleure à la merveille d’Alain Cavalier (et nous aussi). Le Chaos s’invite partout.

[RITMO DE LA NOCHE] C’est la teuf ce jeudi soir Ă  Cannes: Alain Chabat et GĂ©rard Darmon ont dansĂ© leur fucking carioca lors de la projection de la comĂ©die culte La citĂ© de la peur au cinĂ©ma de la plage, en face du Majestic. Aya Nakamura a crâmĂ© la plage Magnum, obligeant les invitĂ©s Ă  finir leur glace fondue plus vite que prĂ©vu (le champagne, forgettez, c’est has been) afin de prendre leur smartphone pour immortaliser la scène et l’envoyer Ă  leur followerzz. ValĂ©rie a rĂŞvĂ© qu’il y avait une fĂŞte Ken Loach. Et, surtout, Elton John a donnĂ© un concert Ă  la teuf Rocket Man. Tout Cannes a dansĂ©. Et quand Cannes danse et rit, tout le monde veut faire pareil, Ă  l’instar de la prĂ©sentatrice du JT de 20 heures Anne-Sophie Lapix. Demandez tous la Carioca, nouvelle poudre du bonheur.

Quelques mots sur les films vus depuis… Tout d’abord, Atlantique de la Franco-Sénégalaise Mati Diop, une projection à laquelle a participé un flamboyant Kiddy Smile.

Le premier film d’une jeune rĂ©alisatrice, directement en compĂ©tition, c’est quand mĂŞme très classe. L’action de Atlantique dĂ©marre dans une banlieue populaire de Dakar, oĂą les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, dĂ©cident de quitter le pays par l’ocĂ©an pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, l’amant d’Ada, une femme promise Ă  un autre. Quelques jours après le dĂ©part des garçons, un incendie dĂ©vaste la fĂŞte de mariage de la jeune femme et de mystĂ©rieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Fille du musicien Wasis Diop et nièce du cinĂ©aste sĂ©nĂ©galais Djibril Diop Mambety, Mati Diop a commencĂ© comme actrice. On l’a dĂ©couverte pour la première fois dans 35 Rhums de Claire Denis, aux cĂ´tĂ©s d’Alex Descas (qui jouait son père) et GrĂ©goire Colin. Mati Diop s’est ensuite imposĂ©e comme rĂ©alisatrice, notamment en 2013, avec le documentaire Mille Soleils, consacrĂ© Ă  un film sĂ©nĂ©galais (Touki Bouki rĂ©alisĂ© en 1973 par son oncle Djibril Diop MambĂ©ty). Pour faire très court, son Atlantique interroge de façon poĂ©tique le passĂ©, le prĂ©sent, le futur. Mais aussi le futur, le prĂ©sent et le passĂ©… A la sortie de la projection, Gautier R. (le seul de la rĂ©dac Ă  trouver la compĂ©tition assez molle pour le moment) est partagĂ©: intĂ©ressant mais ennui poli. Un peu Ă  l’aune des rĂ©actions du panel critique: Ă  l’exception de Julien Gester de LibĂ©ration, c’est pas l’éclate.

Poursuivons avec la moisson Ken Loach: Sorry we missed you, Ă©galement en compĂ©tition. Un Ken Loach pur jus, pour employer un pratique euphĂ©misme. Le double palmĂ© revient avec un brĂ»lot qui dĂ©nonce (on va pas se fouler Ă  pondre un texte que vous auriez pu anticiper chers lecteurs). Dans sa ligne de mire: l’uberisation de la sociĂ©tĂ©, la dĂ©shumanisation de l’Amazon world, les maudits objets connectĂ©s qui pistent le moindre de nos faits et gestes pour le plus grand bonheur des n+1 bien coiffĂ©s. Le constat est clinique: la sociĂ©tĂ© libĂ©rale s’accommode très bien de notre dĂ©pendance chronique au low-cost et au gratuit, financĂ©s par les donnĂ©es de chaque contribuable connectĂ©. Soit. Il y avait un film passionnant Ă  faire. Ken Loach se contentera de la voie mĂ©diane, celle qui a biberonnĂ© ses aficionados comme ses haters. Comprendre: celle d’un cinĂ©aste capable de coups de grâce par intermittence mais qui pèche par une outrance outrancière (oui vous avez bien lu…). Pourquoi avoir toujours besoin de charger la mule, d’avilir ses pauvres en les aspergeant de pipi (c’est littĂ©ralement dans le film), de rendre ses mĂ©chants si mĂ©chants? Orangina Rouge le faisait dĂ©jĂ  très bien il y a 20 ans. Notre lion britannique aurait-il pompĂ© La loi du marchĂ©? A-t-il contactĂ© Vincent Lindon pour le prochain (200% de chances d’être Ă  Cannes)? Pour le spectateur contorsionniste qui arriverait Ă  mettre ces Ă©lĂ©ments de cĂ´tĂ©, le film deviendrait soudain subtil, Ă©lĂ©gamment rythmĂ© (l’une des forces de son travail avec Paul Laverty), et grâce serait rendue Ă  des acteurs admirablement dirigĂ©s. Le cinĂ©aste reste aussi souverain pour distiller ses doses d’humour au bon moment, comme lorsque notre chauffeur-livreur s’embrouille avec son client sur le palier autour d’un sujet crucial: les confrontations directes entre Sunderland et Man U (on ne badine pas avec le foot anglais). Bref avec des si, on lui donnerait une nouvelle Palme sans avoir Ă  se boucher le nez. Nous sommes vraiment des ĂŞtres inconstants facilement corruptibles. Comme le rĂ©sume brillamment Gautier R.: le paradoxe du Loach, c’est qu’il rĂ©ussit Ă  nous surprendre avec toujours la mĂŞme formule.

Voyageons hors des zones de confort, du cĂ´tĂ© de la Semaine de la Critique, dans l’antre de notre ami Charles Tesson, avec A White, White Day, le nouveau long mĂ©trage de Hlynur Palmason, dont nous avions adorĂ© et soutenu comme des bĂŞtes le premier, Winter Brothers. Dans une petite ville perdue d’Islande, un homme sombre dans la folie après la mort de sa femme, et le film entre ombre persistante et lumière aveuglante de dĂ©cliner sa musique de l’Ă©trange, de multiplier les visions hallucinĂ©es guidant vers une rĂ©vĂ©lation (la vĂ©ritĂ© nue) du genre costaud. EnvoĂ»tement total en ce qui nous concerne pour ce film hypnotique, mĂŞme si un poil en-dessous de son prĂ©cĂ©dent long. Comme dirait Gautier R., «Pas certain d’avoir tout compris, mais mise en scène exceptionnelle». Gautier R. a raison. Toujours. ThĂ©o M. lui donne dĂ©jĂ  sa Palme d’or. Ce qui est, reconnaissons-le, un rien prĂ©maturĂ©.

Toujours plus de chaos avec Alain C. qui est bien vivant et nous le fait savoir. Dans notre nouvelle rubrique «Ces sĂ©ances dont tout le monde se fout», ĂŠtre vivant et le savoir, le film-essai d’Alain Cavalier occupe une place de choix. Pendant qu’Elton John foulait les marches dans un gros pudding signĂ© Dexter Fletcher, notre sĂ©ance-Ă©vĂ©nement Ă  nous se situait dans la confidentielle salle Buñuel, rĂ©servĂ©e aux gâteaux moins poudrĂ©s. Tandis que Michel Seydoux sermonnait Ă  distance VĂ©ronique Cayla pour signifier Ă  toute l’assistance qu’il lui avait gardĂ© une place, notre pause hors showbiz commençait sous les meilleurs auspices: l’homme Ă  la camĂ©ra (DV) Ă©tait de retour avec un film hommage Ă  Emmanuèle Bernheim, commencĂ© bien avant sa disparition de l’écrivaine, survenue en 2017. Une muse spirituelle dont il choisit d’abord de ne montrer que la voix, rusant d’artifices pour saisir un quotidien pourtant bien ordinaire (cf. ce plan focalisĂ© uniquement sur les mains de la dame prĂ©parant une recette Ă  base de fenouil). Le cinĂ©aste fait feu de tout bois et s’autorise mĂŞme Ă  filmer pendant six minutes une simple photo noir et blanc de son Ă©gĂ©rie, plan uniquement accompagnĂ© de la voix off de son narrateur transi (ça pourrait durer sans mal une dizaine de minutes de plus). C’est le principe mĂŞme de ce film diaboliquement envoĂ»tant: ramener les morts dans sa chambre Ă  coucher (on vous a dit que le mort-vivant Ă©tait la figure phare de cette Ă©dition). A l’issue de cette sĂ©ance bouleversante – bien plus que celles de l’Officielle jusque-lĂ  – une Laure Adler ayant conservĂ© ses lunettes de soleil fondait en larmes. Si on n’avait pas dĂ» courir comme des bĹ“ufs pour attraper un strapontin au Ken Loach, on aurait probablement succombĂ© nous aussi. Enseignement de ce dĂ©but de festival : le chaos s’invite lĂ  oĂą il n’est pas du tout pressenti (dĂ©solĂ© pour toi mon Jarmusch).

Ce vendredi après-midi, on enchaĂ®ne, les enfants, on enchaine. Let’s go chaos. Takashi Miike, Nicolas Winding Refn, Jessica Hausner, Pedro Almodovar et surtout le nouveau Trividic-Bernard Ă  l’ACID… Si vous entendez un orgasme pendant la projection, c’est nous.

Et big up Jarjar.

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