La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 10: Le miracle Bong Joon Ho (Parasite), le système routinier des Dardenne (Le jeune Ahmed), la bonne nouvelle de Abel Ferrara (Tommaso), Robert Rodriguez accueille les recalés du Tarantino.

[OH OUIIIIIIIIIIIIIII!!!!] Vous aussi, vous avez tous entendu ce cri de jouissance ce mercredi aux alentours de minuit? C’étaient les journalistes Cannois Ă  la sortie de la projection du Parasite, de Bong Joon Ho, en compĂ©tition. Un orgasme. Un Ă©cho retentissant dans la nuit noire. Fini le temps oĂą les rebelles huaient un film de BJH pour un simple logo Netflix, place aux dithyrambes! Attendu (mais peut-ĂŞtre pas Ă  ce niveau chef-d’œuvresque de classique instantanĂ©), Parasite se rĂ©vèle bien une merveille de satire, brĂ»lante comme l’enfer, qui triomphe Ă  tous les niveaux (drame familial, thriller social, brulot politique) et qui nous donne envie d’appeler Ă  la rescousse toute une batterie de superlatifs dĂ©biles et galvaudĂ©s. Disons simplement qu’il s’agit lĂ  de la confirmation que le cinĂ©ma de Bong Joon Ho (toujours surprenant, toujours Ă  prendre des risques) ne ressemble qu’à lui-mĂŞme. La marque impressionnante d’un super-auteur, pris en photo ce mardi par notre super-photographe, Romain Cole.

L’histoire, en quelques mots, suit une famille de chĂ´meurs, celle de Ki-taek (incarnĂ© par Song Kang-ho, acteur fĂ©tiche de Bong Joon Ho), qui habitent dans un appartement en sous-sol sombre et sordide, oĂą ils cohabitent avec les cafards et vivent d’expĂ©dients. La vie de Ki-taek, sa femme et leurs deux enfants change de tournure le jour oĂą son fils dĂ©croche un travail de professeur particulier d’anglais pour une jeune fille dans une famille bourgeoise, les Park, qui habitent une somptueuse maison avec jardin, grandes baies vitrĂ©es et dĂ©coration soignĂ©e. Et puis, chut.

BJH ayant rĂ©digĂ© une lettre implorant les critiques de ne pas dĂ©voiler un pan important de l’histoire de son film, voici notre avis Ă  chaud sans divulgachage sur cette autopsie fine et cruelle de la violence des rapports sociaux dans un monde oĂą les inĂ©galitĂ©s s’accroissent. Comme toujours chez ce cinĂ©aste chĂ©ri, il y a cette fabuleuse habilitĂ© Ă  jongler entre les genres mais d’autres choses nous ravissent tout autant: le cĂ´tĂ© ThĂ©orème meets La servante, la conception graphique (celle d’une dualitĂ© des classes, entre richesse et pauvretĂ©, saletĂ© et propretĂ©, sous-sol et Ă©tage) et l’intelligence de cinĂ©ma qui l’accompagne, la propension unique Ă  traiter plein de thĂ©matiques sans jamais nous assĂ©ner quoi que ce soit… Et puis bien sĂ»r, les relations familiales inadaptĂ©es mais virtuoses, exactement comme dans The Host, de ce cher BJH. Inutile de prĂ©ciser qu’il s’agit lĂ  d’un sĂ©rieux prĂ©tendant qui a toutes les chances de gagner une Palme mais n’oublions jamais que la compĂ©tition fait raaaage.

On sera nettement plus mitigé en ce qui concerne Le jeune Ahmed, dernière livraison des Dardenne bros qui reviennent de loin après leur pire film à ce jour: La Fille inconnue, leur mauvais téléfilm policier avec Adèle Haenel présenté en compétition en 2016. Trois ans plus tard, il importait de rectifier le mauvais tir. Un regard sur l’islam radical, à travers le parcours d’Ahmed, un préadolescent endoctriné par un imam fondamentaliste. Marqués par les attentats, Jean-Pierre et Luc Dardenne s’intéressent dans ce nouveau long métrage au personnage d’Ahmed (Idir Ben Addi), un garçon de 13 ans qui, au nom de ses convictions religieuses, est déterminé à commettre un meurtre. Il y a toujours chez les Dardenne l’art d’accompagner avec délicatesse les laissés-pour-compte, toujours très sous influence de la psychologie du comportement (soit le béhaviorisme). Et, oui, l’on peut rapidement penser à une certaine Rosetta par la détermination de fer du personnage principal, sa façon d’être filmé au plus près du corps, avec cette question pleine d’urgence: comment sauver un enfant des rets du terrorisme, ressassant une seule idée en boucle, comme un vélo dans son cerveau? Mais, cette fois, le dispositif agace, révèle vite ses limites selon nous: les méthodes sont connues, les enjeux surlignés, le trajet prévisible (l’amour sera-t-il rédempteur?) et vient transformer le récit en un projet rapidement expédié, un système fermé sur lui-même, ne bousculant finalement pas grand-chose. En somme, les questions sont posées mais l’ampleur manque.

Sinon, dans l’épisode 2 de notre sĂ©rie «Ces sĂ©ances dont tout le monde se fout». Après Alain Cavalier, Abel Ferrara! Double Ă©vĂ©nement d’ailleurs puisque chaque nouveau film d’Abel Ferrara semble ĂŞtre… un non-Ă©vĂ©nement, juste bon pour le folklore festivalier (Depardieu dans un Sofitel, ça n’intĂ©resse que la presse Ă  sensation). Mais c’est peut-ĂŞtre mieux ainsi: l’ex-ponte du cinĂ©ma agressif et furibard revient cette fois avec un autobiopic dĂ©guisĂ© tout modeste, oĂą son double (Willem Dafoe) s’avère un cinĂ©aste amĂ©ricain vivant Ă  Rome et ayant arrĂŞtĂ© la bouteille (tiens tiens!). L’homme partage sa vie avec sa femme et sa fille, qui sont dans la vraie vie celles du cinĂ©aste (d’oĂą le photocall post-sĂ©ance tout mimi en famille). Entre deux ateliers de comĂ©die, notre Willem fait bouillir des penne rigate et prend des cours particuliers d’italien, Ă  l’aise dans son rĂ´le de bourgeois petite semaine revenu des entrailles du vice. Son couple se met curieusement Ă  vaciller, et la petite chronique familiale idyllique se mĂ©tamorphose en sombre tragĂ©die fantasmagorique, avec tiraillements religieux propres au cinĂ©ma du père Abel. L’un des films les plus noirs prĂ©sentĂ©s cette annĂ©e, baffe d’autant plus violente qu’elle avance sur un faux Dolce vita rythm’ (nous aussi on a envie de gambader cheveux au vent en sirotant un spritz Aperol). Le film laisse un peu pataud Ă  la sortie, mais revient nous hanter après dĂ©cantation: il nous fallait bien ça avant de s’attaquer aux gros morceaux que propose la compĂ©tition, Ă  savoir le Bong Joon Ho qu’on adore mais aussi le Tarantino que nous n’avons pas vu because ce fut ein gross bordel. On le voit ce mercredi Ă  midi, on en parlera dans la gazette de demain et on se contentera des notes (un peu tièdes) de notre Palmomètre…

Alors que nombre de badges jaunes et bleus s’apprêtaient à faire le deuil du Tarantino, pris d’assaut par l’ensemble de la profession, on a préféré ne pas perdre notre temps et nous rabattre sur un morceau de choix côté Quinzaine: une masterclass de Robert Rodriguez, suivie de la projection de Red 11, son projet ficelé pour 7 000 dollars. Nous avons été bien inspirés.

Il s’agit lĂ  d’une petite sucrerie bienvenue, inspirĂ©e de l’expĂ©rience bien connue du rĂ©alisateur, passĂ© par la case cobaye dans un laboratoire pharmaceutique pour financer son El Mariachi il y a 25 ans. Le film trame donc l’histoire d’un groupe de jeunes personnes soumises Ă  d’étranges tests physiologiques en Ă©change d’argent. Comme dans Harry Potter, ils sont divisĂ©s en clans, affiliation dĂ©finie par la couleur de leur t-shirt. Notre hĂ©ros fera son possible pour Ă©viter d’ingurgiter les drĂ´les de cachets proposĂ©s – alerte Ă  tous ceux qui ne supportent pas le vomi et le popo sur grand Ă©cran – et quitter cet enfer au plus vite, avant une conclusion en forme d’assaut (thĂ©matique dĂ©cidĂ©ment partout dans ce festival carpenterien). Si le film est drĂ´le et rivalise d’inventivitĂ© pour combler sa modestie, il ne dĂ©passe pas vraiment la pochade sympathique, mais c’est aussi le rĂ´le d’un festival que de nous permettre de nous dĂ©saltĂ©rer entre deux plats bourratifs. Ce digestif d’une heure 17 devient un vrai document pĂ©dagogique quand il s’accompagne du making-of, montrĂ© en petits morceaux en dĂ©but de sĂ©ance, qui dĂ©taille chapitre par chapitre comment Robert s’y prend pour truquer ses plans et trouver des idĂ©es de montage malgrĂ© ses trois sous en poche. On ne va d’ailleurs pas se mentir: la masterclass Ă©tait pleinement consacrĂ©e Ă  ce document introductif de la mĂ©thode Rodriguez (bien plus qu’une rĂ©trospective des grands moments de sa carrière), distributeur automatique de solutions pour les cinĂ©astes en herbe. Le film ne cesse d’ailleurs d’insĂ©rer dans son plot SF une ribambelle de clins d’œil mĂ©ta sur l’art de tourner un film fauchĂ© (notamment ce personnage qui trimballe son synthĂ© partout pour accompagner, littĂ©ralement, le score du film). C’était quand mĂŞme nettement plus agrĂ©able que de se faire passer devant par les vilains badges roses au Debussy, non?

PS. Que serait un Festival de Cannes sans chanson de Zaza?

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here