La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 3: Dégagez les zombies, place aux vivants! Dupieux. Carpenter. Mendonça Filho & Dornelles. Une journée bien remplie, comme dirait Jean-Louis Trintignant.

AprĂšs la zombie walk de Jim Jarmusch pour l’ouverture du Festival de Cannes (conclue par une fĂȘte du genre terminale oĂč le fringant Jim Ă©tait Ă  deux doigts de faire un boeuf avec… Yarold Poupaudachevez-nous!), voici la Daimguerie cool de Dupieux pour l’ouverture de la Quinzaine des rĂ©alisateurs. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce Daim rĂ©veillerait un mort; et, entre nous, ça tombe trĂšs bien. Comme toujours avec Quentin D., le pitch est en apparence simple comme du Bertrand Blier des beaux jours et le rĂ©sultat, Ă  l’Ă©cran, est complexe comme du Luis Buñuel des belles nuits. C’est l’histoire d’un mec (Jean Dujardin, trĂšs bon) qui va tout plaquer pour partir trĂšs loin de sa vie menacĂ©e par la mĂ©diocritĂ© pour s’acheter un blouson 100% en daim. Et devenir fou comme un tueur en sĂ©rie guidĂ© par son dĂ©sir aveugle et dĂ©risoire pour ledit objet.

Figurez-vous que notre journaliste chaos ThĂ©o M. n’a pas eu besoin de substance psychotrope pour ressortir de la salle dans un Ă©tat second, trouvant Dupieux Ă  son meilleur («étrange, fascinant, fou comme un Daim») et y voyant un «merveilleux film sur l’obsession». Il a raison, ThĂ©o. C’est vrai que l’on prĂ©fĂšre Le Daim à l’avant-dernier Dupieux, le huis clos Au poste (fort sympathique mais mineur et trop Buñuellien pour son propre bien). Sur ce coup, Dupieux lorgne vers une efficacitĂ© ligne-claire-tordue Ă  la Rubber et son pneu serial-rieur mais, cette fois, dans les montagnes Françaises (dĂ©cidĂ©ment, comme le note ThĂ©o, «ce sacrĂ© Quentin aime bien les zones dĂ©sertiques propices aux rĂ©cits intimistes!»). De quoi renouer avec ses thĂ©matiques chĂ©ries: jouer sur les diffĂ©rents degrĂ©s de rĂ©alitĂ©, sonder la folie dans sa logique absurde, creuser la mise en abyme de la crĂ©ation. C’est simple et funky tordu: de belles images dĂ©saturĂ©es, une musique Ă©nigmatique, des situations inattendues… Que demande le Chaos? Toujours plus, bien sĂ»r, mais tel quel, c’est emballĂ© pesĂ©.

La Quinzaine commence bien et se poursuit avec le Carrosse d’or attribuĂ© Ă  John Carpenter (projection de The Thing et masterclass coanimĂ©e par Yann Gonzalez et Katell QuillĂ©vĂ©rĂ©), une rĂ©compense dĂ©cernĂ©e aux cinĂ©astes novateurs et audacieux (oui, il Ă©tait temps!) mais John n’avait pas l’air au courant: «HonnĂȘtement, je ne sais pas trop ce que ça signifie d’avoir ce prix… Ce que je sais en revanche, c’est que je suis vraiment flattĂ©, dira Big John qui a manifestement plus envie de rester affalĂ© sur son canapĂ© Ă  mater des matchs de basket (SA passion) que de refaire du cinĂ©ma: «Je n’ai pas de projet de film, je ne sais pas s’il y en aura un autre. Je n’ai plus de place particuliĂšre dans le cinĂ©ma, je suis juste un vieux rĂ©alisateur. Ça suffit pour ne pas refaire de film.»

Pourtant, cher John, le genre est partout, Ă  la mode de chez nous: les rombiĂšres et les pingouins vont dĂ©sormais voir les zombie flick. Cannes, c’est Sodome et Gomorrhe, temple du punk oĂč l’on a envie de lancer un bouquet de fleurs sur la table d’une Ă©mission de tĂ©lĂ© prĂ©sentĂ©e par Mademoiselle AgnĂšs. MAIS QUE PENSE JAJACOBBI D’UN TEL CHAOS????

Ajoutons que chacun a droit Ă  ses rencontres et Ă  ses petites rĂ©jouissances. ValĂ©rie, remontĂ©e la veille par The Dead Don’t Die, est redevenue groupie en apercevant Xavier Dolan pour la projection de La femme de mon frĂšre, prĂ©sentĂ© Ă  l’ouverture du Certain Regard (et dont Gautier nous dira le plus grand bien dans la gazette de demain, tout comme le vu-et-aimé Les MisĂ©rables de Ladj Ly): «COUCOU XAVIER» a-t-elle hurlĂ©, donnant un coup de coude Ă  Bernard Montiel pour mieux prendre la photo de son idole (qu’elle a pourtant massacrĂ©e il y a peu, rappelons-le) et le publier sur son fabuleux compte Twitter.

Et que je te mitraille le jury Un Certain Regard en photo…

Comment, enfin, ne pas parler de Bacurau, prĂ©sentĂ© en compĂ©tition officielle, que nous attendions comme une Ă©piphanie: ce troisiĂšme long mĂ©trage de Kleber Mendonça Filho, cosignĂ© avec Juliano Dornelles, arrive dans un contexte fort tendu, Ă©tant donnĂ© l’orientation pas vraiment favorable de ses auteurs vis-Ă -vis des nouvelles autoritĂ©s de son pays. Le rĂ©sultat est Ă  la hauteur des espĂ©rances, il s’agit bien d’un western futuriste horrifique, exauçant entre autres exploits fous la rĂ©union improbable de deux personnalitĂ©s aux antipodes l’une de l’autre (SĂŽnia Braga et Udo Kier) et dans lequel tout est affaire de cinĂ©ma – et, fort probablement, de politique (Jair Bolsonaro, si tu nous lis entre les lignes). Par le retour d’une enfant prodigue, on y voit le quotidien de Bacurau, ce petit village du Sertao, rĂ©gion semi-aride trĂšs pauvre du Nord-Est brĂ©silien, bouleversĂ© par la mort d’une vĂ©nĂ©rable habitante de 94 ans… Jusqu’au jour oĂč ledit village est brusquement, mystĂ©rieusement, rayĂ© de la carte. Les cercueils sont abandonnĂ©s sur les routes. Les soucoupes volantes cachent des drones. Les touristes collent des brouilleurs sous les tables. Les enfants disparaissent. Lorsque le village est plongĂ© dans le noir, une nuit, la menace rĂŽde sĂ©vĂšre, mais l’on aurait tort de sous-estimer la capacitĂ© de rĂ©sistance de nos chers villageois. Carpenter’s Day oblige, on pense Ă©videmment Ă  lui pour l’utilisation des objectifs Panavision anamorphiques. On pense aussi à Assaut (le bien fait alliance avec le mal pour affronter le pire) et on retrouve aussi la signature de son auteur, les mĂȘmes combats que dans Aquarius (dans un contexte trĂšs diffĂ©rent): dans le refus de l’invasion dĂ©lĂ©tĂšre, dans la nĂ©cessaire prĂ©servation de la fragilitĂ© des choses et des lieux qui racontent toute une vie, dans la cĂ©lĂ©bration d’une culture ancestrale Ă  respecter (l’histoire est nourrie de culture locale, jusqu’à la prĂ©sence des cangaceiros hors la loi, ou de leurs Ă©quivalents contemporains) ou encore, plus simplement, dans le combat entre les tueurs surĂ©quipĂ©s et surarmĂ©s guidĂ©s par un Udo Kier cinglĂ© (what else?) qui veulent Ă©radiquer le lieu et les villageois Ă©lectrisĂ©s par une Sonia Braga revenue du film prĂ©cĂ©dent, dĂ©mente, qui rĂ©sistent.

De cette exaltation de la rĂ©sistance sous forme de western futuriste, dĂ©coule un respect profond des codes des genres. Les fans hardcore seront un peu déçus de ne pas retrouver, ou alors pas assez, cette empreinte si subtile de Kleber Mendonça Filho (si gĂ©niale dans Les bruits de Recife et Aquarius) capable de jouer des tensions contradictoires (sexuelles comme violentes) dans une mĂȘme scĂšne. C’est son art, majeur, puissant, et force est de constater qu’on le retrouve un peu en sourdine ici: tout est moins indiscutable, moins implacable, plus flottant, plus brouillon… Mais c’est broutilles, en Ă©cho Ă  notre exigence totalement dĂ©raisonnable. Bacurau procure quand mĂȘme un plaisir infini de pur cinĂ©ma de forme(s). Il sort en septembre, on en reparlera amoureusement. Panel critique conquis mais pas non plus en transe.

Niveau compĂ©tition, «Ce n’est que le dĂ©but» comme hurle Udo Kier dans une scĂšne clĂ© du Bacurau. Il a raison: ce n’est que le dĂ©but (soit le deuxiĂšme jour de ce Festival) et on est dĂ©jĂ  rassĂ©rĂ©nĂ© de bon cinĂ©ma. Ajoutons que, comme redoutĂ©, le Jarmusch est bel et bien tombĂ© dans le trou noir de l’amnĂ©sie collective (et vieillit mal). Pas la peine de se prĂ©cipiter pour autant Ă  faire un quelconque pronostic: un certain Pedro attend tranquillement dans un coin pour mieux nous mettre sens dessus dessous ce vendredi avec son Douleur et Gloire, que l’on dit trĂšs favori (enfin bon, ils disaient dĂ©jĂ  ça de Toni Erdmann…).

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here