Traqué par la police à la suite d’un hold-up sanglant, un gangster américain vient se réfugier dans une ferme occupée par une famille passablement abrutie. Yves Boisset adapte un roman homonyme de Jean Vautrin. Un polar sanglant à l’humour cinglant et au casting so chaos. Soit une star hollywoodienne, Lee Marvin, entourée d’acteurs bien de chez nous.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Cours Johnny, cours, le vieux monde est derrière toi. Le vieux monde c’est toi. Et ce vieux monde, ce vieux Johnny, c’est Lee Marvin, le ricain impassible, la statue de l’Oncle Sam, qui dit au revoir à sa blonde comme si on était encore chez John Ford. Costard cravate, une fleur sur la poche, le vieux Jimmy vient de braquer une banque à Orléans mais tout a dérapé: les mouchards, les flics trop armés, les victimes imprévues. Mais Jimmy a le fric, qu’il trimballe sous un soleil de plomb: dans la Beauce, on ne voit rien, si ce n’est des champs à blés à perte de vue. Le blé caché dans le blé, Jimmy enfouit le magot sous terre, sans savoir qu’un gamin a tout vu. Francis Lai à la musique, qui sortait de J’ai rencontré le père noël – où il faisait chanter une Karen Cheryl beaucoup trop motivée – vole à dix pieds au dessus du sol: il ne sait pas choisir entre un thème musical coup de poing, du lyrisme à la Morricone ou du disco tsouin tsouin. Horrible et génial. Comme tout le film de Boisset d’ailleurs, pape du polar sec comme une trique et de la chronique socialo qui fouille la plaie béante de Madame la France.

Avec Canicule, Boisset adapte brillamment Jean Vautrin et tente le cross-over chaos: celui du gangster burné et classe au milieu des bouseux de la France profonde. On achète! Pour le casting, rien n’est laissé de côté, comme si chacun avait droit à son petit théâtre du grotesque et de la vilenie: Victor Lanoux, le moustachu du cru, fesse son gosse et attaque des campeuses la nuit; Jean Carmet joue au sale pleutre vivant dans un vestige de carnaval; Bernadette Laffont fait une mémorable souillon («TU VAS ME SOULEVER AVEC TON FOUTRE!»), David Bennent enchaîne les monologues et va au bordel en se croyant encore dans Le Tambour, Pierre Clementi enfile un costard de traître moustachu, Jean Pierre Kalfon fait le mic mac en plein cagnard (un rôle qu’il reprendra dans le sous-estimé Total Western de Eric Rochant, remake officieux de ce Canicule), Jean Claude Dreyfus et Henry Guibet dirigent le GIGN et Grâce de Capitani… ben gracecapitanise. Seule en ressort grandie (quoique…) une Miou Miou touchante et gracieuse comme de la porcelaine de grand-mère, qui use de son prisonnier américain pour s’émanciper dans le sang. Les dialogues de Michel Audiard enfoncent le clou, enrobant la vulgarité d’un fil de fer acéré.

Ouvertement grossier et violent, Canicule tripote les valeurs du polar américain pour lui injecter du Fluide Glacial en intraveineuse. Johnny Johnny, épuisé par les coups bas et les carnages, finira lui-même par renoncer pour laisser place à une nouvelle génération sans foi ni loi: «On sera de vrais salauds!» nous dit-on à la fin. Le film noir traîné dans le purin oui, mais avec une drôlerie et une efficacité sans équivalent.

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