Tony Todd en boogeyman vindicatif et Virginia Madsen en auteure d’une thèse sur les lĂ©gendes urbaines illuminent cette parabole sur la peur sociale. L’un des meilleurs films d’horreur des annĂ©es 90.

PAR ROMAIN LE VERN

A Chicago, Helen Lyle (Virginia Madsen), une lueur triste dans le regard, clope à la main, écoute les confessions de jeunes gens qui évoquent avec complaisance la légende urbaine de Candyman, croque-mitaine qui trucide des anonymes avec un crochet planté à l’extrémité de son bras gauche. Et pour cause, elle écrit avec une amie une thèse sur les légendes urbaines. Au gré de son enquête, elle cherche à se renseigner sur Candyman en allant sur les lieux du crime dans les zones interlopes et donc peu fréquentables de Cabrini Green. Lors d’un dîner, elle apprend qu’il s’agit d’un esclave doublé d’un artiste assassiné un siècle auparavant. Il réapparaît de temps en temps tel un esprit maléfique pour punir ceux qui restent sceptiques à son existence et continuer à hanter les cauchemars. Un peu comme une métaphore sociale pour souligner le joug du passé pesant comme une culpabilité. L’ambition de Helen est alors simple: démystifier une croyance populaire et décortiquer ainsi le mécanisme de la peur. Selon la rumeur, il suffit de prononcer «Candyman» devant un miroir à cinq reprises pour qu’il apparaisse.

Candyman, de Bernard Rose, tiré de Lieux Interdits (The Forbidden), une nouvelle de Clive Barker extraite du tome 5 de sa série des Livres de Sang qui fonctionne encore aujourd’hui.
Ce qui est intĂ©ressant tout d’abord, d’emblĂ©e, dans Candyman, c’est la façon dont Bernard Rose instille l’angoisse avec des effets Ă©conomes et très efficaces: il lui suffit d’un dĂ©cor insalubre, d’un mouvement de camĂ©ra subreptice ou d’une fausse piste pour faire monter la pression. Sa perversitĂ© est similaire Ă  celle, sasomaso, de Clive Barker lorsque par exemple il laisse un personnage dans une pièce en insistant sur un danger imminent alors qu’il ne se passe rien. Toute la première partie, contrairement Ă  la seconde qui est plus explicite et gore avec l’entrĂ©e du croque-mitaine, sert Ă  installer les personnages dans une atmosphère malaisante de rouille urbaine.

Comme un vernis, surgit la musique des enfers de Philip Glass. Bien que de formation classique, le compositeur était à ses débuts un vrai produit de l’underground new-yorkais et ses liens avec le milieu de la musique officielle étaient ténus. Pourtant, en vieillissant, il s’est rapproché d’une vision plus classique du rôle de compositeur (recevant notamment des commandes de grands orchestres internationaux). Idéalement, sa remarquable bande-son, disponible sur un cd de 52 minutes avec des morceaux tous mémorables adopte le profil bas d’autant qu’elle ne s’inscrit pas dans un style horrifique: elle sert juste à conférer une dimension lyrique à des moments précis et non à suggérer l’angoisse à tout prix (ce qui explique pourquoi la fin est si belle). Ici, ce qui fait flipper, ce sont justement les silences. Un peu comme lorsque Antonioni laissait une grande place au trouble étroitement lié à la découverte d’une monstrueuse affaire cachée dans Blow Up. On retrouve d’ailleurs la même scène dans Candyman lorsque Helen regarde des diapos et découvre à l’arrière plan le spectre de boogeyman. Quand on gratte les apparences, on finit par trouver des choses honteuses.

Le gimmick qui consiste à dire cinq fois le mot Candyman cherche à pétrifier un public adolescent alors qu’en réalité, le film qui joue sur l’oppression, les lieux clos et l’existence d’une malédiction immatérielle s’adresse à un public essentiellement âgé tant il repose sur des peurs adultes. Pour inciser cette peur dans nos cerveaux captifs, Bernard Rose a recours à des images marquantes comme lorsque Helen traverse un mur où le visage de Candyman est tagué et pénètre dans son antre ou celle d’un essaim d’abeilles qui bourdonnent dans le ciel peu clément de Chicago. Tous les éléments qui peuvent sembler ridicule sur le papier accouchent d’un résultat étonnamment virtuose: c’est la morale du film qui donne à croire en l’incroyable.

L’héroïne, incarné par Virginia Madsen, têtue, cartésienne, semble blasé et inconfortablement installé dans sa vie de couple (son mari la trompe). Confrontée à une force surnaturelle, toutes ses convictions sont ébranlées. Candyman lui donne l’occasion de perpétuer une légende (ce qui tombe bien puisqu’on célèbre le démon Candyman en recréant un bûcher dans la cité). Il naît entre eux (la blanche et le noir) une dimension romanesque voire romantique afin de faire renaître de ses cendres une histoire d’amour interraciale naguère condamnée par la population. La légende s’exerce essentiellement à Cabrini Green, un quartier défavorisé de Chicago et connaît peu de répercussions à l’extérieur de cette couronne sociale; ce qui oblige Helen à se confronter à une population réputée dangereuse. Cette façon de faire se correspondre un milieu urbain avec des croyances métaphysiques constitue l’une des audaces les plus sures du film (on retrouve quasiment les mêmes personnages dans la nouvelle de Clive Barker). En filigrane, il s’exprime dans Candyman un clivage social, une sensation de mal-être, une odeur de cadavre pourri… renforcés par une insécurité permanente. Ce qui s’apparentait à une blague d’adolescent devient une tragédie adulte et contemporaine.

Dans un genre aussi codifié que le fantastique, rares sont les films qui donnent une telle importance à la toile de fond sociale, très actuelle dans le cinéma US du début des années 90 (le film sort en même temps que les fictions censées traiter du malaise des banlieues à l’instar de Boyz’n the hood, la loi de la rue de John Singleton et Menace 2 Society des frères Hughes). Les assassins de Candyman furent motivés par le racisme (un esclave tombé amoureux d’une blanche quelques siècles plus tôt). Les habitants de Chicago ont peur du quartier défavorisé de Cabrini Green parce qu’une bande de racailles sèment la terreur en se faisant passer pour le croque-mitaine (un leader de bande qui agresse Helen dans les toilettes façon Maniac porte un crochet comme Candyman). Tandis qu’à l’intérieur des tours, des gens vivent reclus et essayent de protéger leur progéniture des mauvaises influences. En une simple scène, Rose confronte deux mondes qui ne se connaissent pas dont l’un, bourgeois, vit dans l’ignorance et l’autre, miséreux, englué dans la violence quotidienne. Si on continue d’ignorer la fracture sociale, les deux milieux tendent à s’éloigner. De la même façon qu’on n’écoute pas Virginia Madsen lorsqu’elle parle de Candyman, on n’écoute pas les revendications des minorités, de ceux qui souffrent de l’image négative qu’on leur renvoie en pleine tronche (on évoque discrètement le fait que les blancs, représentés par les flics, viennent dans le quartier pour faire de la répression impartiale; ce qui provoque l’agressivité des habitants).

L’absence d’humour est telle qu’on est contraint de prendre au sérieux ce Candyman et de frissonner avec les personnages. Bernard Rose réussit surtout à rendre tangible une histoire typique des intrigues de Clive Barker (barrée et invraisemblable). Et cette conviction, il la puise dans le regard grave, mélancolique et déterminé de Virginia Madsen, convaincante d’un bout à l’autre. Les dernières images, pessimistes et lugubres, permettent au récit de se conclure en accentuant un retournement de situation inéluctable, romantique, beau.

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