Candy, de Christian Marquand, objet pop et sixties, devenu culte pour de mauvaises raisons, ne ressemble à rien de connu. Mais aucun des acteurs superstars n’avait besoin de ce film autant que ce film avait besoin d’eux.

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

A l’origine, United Artists voulait produire une adaptation du roman sulfureux et Ă©ponyme Candy, de Mason Hoffenberg et confier l’adaptation scĂ©naristique Ă  Terry Southern, le scĂ©nariste d’Easy Rider (l’information est prĂ©cieuse parce qu’on retrouve dans Candy des Hells’angles en bas rĂ©sille qui annonce le Denis Hopper). David Pickler est intĂ©ressĂ© par le projet et dĂ©sire que l’hĂ©roĂŻne soit incarnĂ©e par Hayley Mills. C’était sans compter sur le pĂšre de l’actrice qui refuse de voir sa fille dans une production Ă©grillarde. DĂ©semparĂ© parce que persuadĂ© d’avoir dĂ©nichĂ© le talent rare, Pickler abandonne tout espoir de transposition. Jusqu’à ce que Christian Marquand, ami de Southern, lui demande de cĂ©der les droits de son roman pendant deux semaines. C’est ainsi que le rĂ©alisateur a feuilletĂ© son agenda et contactĂ© toutes les stars avec lesquelles il Ă©tait ami (ça va de Brando Ă  Burton qui acceptent sans lire le scĂ©nario).

Pour le financement, il fait fonctionner son rĂ©seau d’amis et envoie Peter Zoref aux États-Unis une somme modique d’argent en poche pour qu’il aille dĂ©marcher auprĂšs des producteurs. Il essuie de nombreux refus de la part des Majors Ă  tel point qu’il finit lui-mĂȘme sans le sou et se fait mĂȘme virer de son hĂŽtel. Avant de rejoindre dans un Ă©tat pathĂ©tique l’aĂ©roport de Los Angeles, Zoref se pointe dans le bureau de Marty Baum et fait une crise d’hystĂ©rie. Inquiet, Baum accepte de le recevoir et dĂšs lors qu’il aperçoit les noms de Brando et Burton dans le projet, il flaire le bon poisson. Il signe. Marquand, ravi, va voir un autre ami, en Italie cette fois: Roberto Aggiag, pour la co-production, convoque The Byrds pour peaufiner la bande-son et embauche le responsable des effets spĂ©ciaux sur 2001, l’odyssĂ©e de l’espace (Douglas Trumbull). Toutes ces Very Important People acceptent: le tournage peut dĂ©cemment commencer. Enfin, si on peut parler d’un tournage: il se fait en Italie et ressemble Ă  un bain de requins propices aux paparazzis les plus malintentionnĂ©s, d’autant que Marquand se trouve trĂšs vite confrontĂ© Ă  un Ă©pineux souci: la concordance des plannings entre les stars, entre ceux qui doivent rester une semaine ou deux.

L’une des vraies raisons pour laquelle Candy, happening sans queue ni tĂȘte pourvu de quelques relents de soft porn, a franchi les Ă©poques vient certainement pas de son contenu mais de son contenant, comprendre son casting improbable qui rĂ©unit Marlon Brando, Richard Burton, James Coburn, John Huston, Ringo Starr, Charles Aznavour ou encore le boxeur Sugar Ray Robinson. Le film semble avoir Ă©tĂ© Ă©crit, jouĂ©, filmĂ© sous influence psychotrope et ressemble Ă  un ensemble polymorphe, aussi bizarre que dĂ©routant, qui au fil des annĂ©es s’est forgĂ© quelques aficionados, les mĂȘmes qui doivent dĂ©fendre Quoi?, de Roman Polanski (relecture d’Alice aux pays des merveilles lubrique) et Barbarella, de Roger Vadim (science-fiction aux connotations sexuelles oĂč il Ă©tait possible de faire l’amour en plaquant sa main contre celle de son partenaire). Mais si on digĂšre sa naĂŻvetĂ© et sa trivialitĂ©, Candy doit avant tout ĂȘtre perçu comme un film d’acteurs par un acteur: Christian Marquand, repĂ©rĂ© naguĂšre dans les univers de Cocteau, Visconti, Vadim et Clouzot, qui avait dĂ©jĂ  commis en tant que rĂ©alisateur Les Grands chemins, en 1962.

La narration, foutraque et absurde, est particuliĂšrement inconsistante puisque dĂ©pourvue de rĂ©elle progression dramatique, elle se contente d’enchaĂźner des successions de tentatives sexuelles maladroites, loufoques et parfois drĂŽles et s’éparpille dans diffĂ©rents genres (fantastique, Ă©rotisme, western) sans tutoyer d’abĂźme. L’encĂ©phalogramme reste bizarrement plat, mais cette dĂ©structuration du rĂ©cit est due Ă  la prĂ©cipitation des Ă©vĂ©nements sur le tournage (il fallait tourner vite et ne pas dĂ©passer les limites). Dans un monde love on the beat, tous les personnages ne cherchent qu’à forniquer la douce Candy, incarnation de la beautĂ©, de l’innocence et de la jeunesse, dont le prĂ©nom est Ă  mettre en relation avec le Candide, de Voltaire: du jardinier mexicain pris de furie priapique (Ringo Starr) Ă  un poĂšte gallois alcoolo (Richard Burton) en passant par un chirurgien barge (James Coburn) et un gourou indien new age fort de son Ă©nergie tantrique (Marlon Brando). C’est inattendu de voir Aznavour, dans son premier rĂŽle en anglais, interprĂ©ter un Quasimodo pervers qui marche au plafond.

Si on est libre de voir en filigrane une radiographie psychĂ©dĂ©lique de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine de la fin des annĂ©es 60, assaisonnĂ©e d’une bonne louche de misogynie tacite, on peut Ă©galement rester perplexe devant ce prĂ©cipitĂ© qui Ă©voque beaucoup d’autres films (The Party, Docteur Folamour) sans possĂ©der de rĂ©elle personnalitĂ©. Sur des concepts similaires (plĂ©thores de stars etc), les Ɠuvres intemporelles de feu Robert Altman ont enterrĂ© depuis belle lurette l’objet inclassable et obsolĂšte de Marquand.