“Calvaire” et “Un couteau dans le coeur”, double-programme chaos

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Calvaire de Fabrice du Welz et Un couteau dans le coeur de Yann Gonzalez, disponibles sur la plateforme Shadowz, sont de beaux films qui, derrière le genre, révèlent une personnalité et une singularité tranchant avec le tout-venant.

Voilà deux films à voir en double-programme tant, en dépit des apparences, ils possèdent des points communs, à commencer par l’amour d’un cinéma révolu (mais pas du poussiéreux) et la cinéphilie formatrice qui invite à voir le monde différemment, à sa façon. Dans Calvaire, de Fabrice du Welz, on suit Marc Stevens (Laurent Lucas en double rajeuni de Frank Michael et autres Marc Aryan, à une époque où il commençait à devenir très inquiétant, période Qui a tué Bambi? de Gilles Marchand), chanteur itinérant qui fait fantasmer Brigitte Lahaie. Après s’être produit dans un hospice, l’artiste reprend la route mais tombe en panne dans un endroit désert. Il se rend dans une auberge tenue par Monsieur Bartel, un homme psychologiquement fragile (Jackie Berroyer, au-delà des superlatifs) et tombe dans un no man’s land où les croque-mitaines ont des figures humaines. Au milieu de ce massacre à la tronçonneuse, Marc Stevens/Laurent Lucas assiste stoïque à l’effondrement de son propre monde et de sa propre personnalité. Les références au cinéma bis (Jean Rollin, Brigitte Lahaie, Jess Franco) et au cinéma tout court (Polanski période Le locataire, Alfred Hitchcock, John Boorman, Tobe Hooper, Serge Leroy) jalonnent cette descente aux enfers viscérale qui sonde la perte de l’humanité et le retour à la bestialité. Le style visuel évoquait Gaspar Noé avec lequel Du Welz partageait le même chef-opérateur (Benoît Debbie), mais derrière la provoc et le gore, se cache un film grotesquement sublime et profondément romantique où l’incapacité d’exprimer son mal-être prend la forme d’une parabole sur l’abandon et la solitude. Là où se croisent la cristallisation des désirs et les histoires d’amours manquées.

Dans Un couteau dans le coeur, de Yann Gonzalez, également connu sous son titre alternatif Un Cocteau dans le cul, l’action se déroule à Paris, été 1979. Anne (Vanessa Paradis, très surprenante) est productrice de pornos gays au rabais. Lorsque sa monteuse et compagne, la quitte, elle tente de la reconquérir en tournant un film plus ambitieux avec son complice de toujours, le flamboyant Archibald (Nicolas Maury). Mais un de leurs acteurs est retrouvé sauvagement assassiné et Anne est entraînée dans une enquête étrange qui va bouleverser sa vie. On nage bien dans un Cruising arrosé de sauce Argento, mais qui ne fera sans doute pas bondir les fanboys goreux et qui fera fuir les arty engoncés. Et au final, on s’en fout. Gonzalez brode alors un récit romanesque à partir de la véritable Anne-Marie Tenzi, rare productrice de porno des 70’s au caractère dit-on, impossible, et dont les œuvres fauchées n’étaient pas vues d’un très bon œil. En témoigne le légendaire Maléfices Pornos (auquel Yann rend hommage au détour d’une scène impayable), délire très cochon, très fauché et très sm qui fut considéré comme perdu durant des décennies.

Gonzalez s’amuse donc, et nous aussi bien sûr, sauf quand le cœur de cette écorchée vive d’Anne saigne à n’en plus finir, monstre d’amour piégé par la bouteille et la passion. Vanessa Paradis renaît en poupon cassée après des années de rôles sans grande saveur, nous rappelant qu’elle n’avait pas tourné avec Brisseau ou Becker pour rien. Sa rencontre avec Romane Bohringer, autre révélation du début des 90’s, constituent les moments les plus graciles du film, comme une idylle esquissée du bout des doigts. Gonzalez parle du cinéma qui le berce, qui nous berce, qu’on cite peu ou pas dans l’hexagone, ou mal ailleurs. Dans la malice du détail, il ramène les habitués et amis (Nicolas Maury, Kate Moran, Julie Brémond et plus loin Bertrand Mandico, Christophe Bier ou Elina Löwensohn), les visages d’un autre temps (Jacques Nolot, Florence Giorgetti, Yann Colette, Ingrid Bourgouin), les jeunes loups du queer (Pierre Emo, Simon Thiebault ou Igor Dewe) et une nouvelle génération qui fait du bien (Jonathan Genet, Felix Maritaud, Khaled Alouach ou Jules Ritmanic): l’impression d’une troupe délicieuse et soudée, jamais là par hasard, gueules belles ou abîmées qui animent merveilleusement ce giallo aux couleurs de l’arc-en-ciel. L.T. & J.M.

Calvaire de Fabrice du Welz et Un Cocteau dans le cul de Yann Gonzalez, disponibles le 11 juin sur Shadowz

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