La rencontre entre l’imagination fertile et déviante d’un auteur tel que Clive Barker et le chemin des studios ne pouvait hélas qu’aboutir à des effusions de sang et de pellicule: un sort auquel avait échappé un Hellraiser miraculeux, où l’écrivain avait pris sa revanche sur quelques minables adaptations à bout de souffle (Underworld et Rawhead Rex pour ne pas les citer). Quand Barker l’écrivain enchaîna à la fin des années 80 des pavés tels que Le royaume des devins ou Cabal, l’auteur se détachait enfin de la brièveté de ses Livres de Sang, ses recueils de nouvelles qui le lança dans l’aventure, pour s’ouvrir à une fantasy adulte et assurément horrifique, où le magique côtoie sans cesse l’effroi. L’homme y forgeait un univers charnel et décadent, où démons et merveilles s’affrontent à travers le temps et les dimensions. Le bouleversant Sacrements, les spectaculaires «Livres de l’art» (Secret Show et Everville), les diptyques Imajica ou Gallilée, le fiévreux Coldheart Canyon… Mais pour économiser les risques et la moneymoney, ce sont les nouvelles issues des Livres de Sang qui ont plus souvent intéressé les petits artisans de la série B. À une époque où fleurissent les films de genre aux durées fleuves et les séries télés débarrassées de concessions, on rêverait de voir enfin Barker à la page… mais voilà qu’on s’embarque.

En 1990, soit un temps minime après la sortie du livre éponyme, Cabal/Nightbreed s’impose en second exercice d’auto-adaptation pour Barker, mais cette fois sans l’indépendance libératrice de Hellraiser: dans l’ombre de la Fox et de Morgan Creek, il impose littéralement un blockbuster-monster en des temps troubles pour le cinéma de genre. Malgré les menaces pesant sur lui, Barker restitue la force épique et fantasmagorique de l’odyssée de Boone, garçon paumé devenant Cabal après avoir été tué par les forces de police. Trompé par un psychiatre assassin, il rejoint les tribus de la lune de Midian, un ordre de monstres vivant dans les souterrains d’un cimetière reculé et dont l’équilibre se voit bientôt menacé par une poignée d’humains bien (une épouse endeuillée) ou mal (un tueur et des fachos évoquant déjà les white supremacist de l’Amérique de Trump) intentionnés lancés sur ses traces. Nightbreed, ou la pirouette barkerienne savoureuse: après la mort, les élus ne montent pas dans des cieux incandescents mais détalent sous terre, trouvant la paix dans un univers païen et millénaire.

Chien fou enchaîné, Nightbreed traîne bien entendu quelques faiblesses, comme le manque de charisme de son couple principal, les ruptures de tons galopantes, ses (trois) yeux plus gros que le ventre… mais c’est assurément son ambition, son lyrisme (Danny Elfman, qui venait à peine de débuter sa collaboration avec Tim Burton, is on fire!) et son regard plein de terreur et d’étoiles qui en font une Å“uvre majeure et inédite dans le cinéma d’horreur. Il y a bien sûr du Jean Cocteau (Midian est dissimulé par un cimetière évoquant les jardins de La belle et la bête, dont la beauté irréelle tient beaucoup à l’utilisation de multiples maquettes et matte-painting) et du Fellini-Satyricon (les soubassements de la cité monstrueuse se gorge de l’atmosphère triviale et mystérieuse du chef-d’oeuvre de Federico), mais aussi du slasher, du romantisme échevelé, de l’humour noir, de l’action explosive, de la fantasy avec un grand F et quelques gouttes de gore. Et bien sûr des monstres aussi nombreux qu’incroyables, sexy et répugnants comme les aime Barker. Pour les producteurs soucieux de labelliser chaque film comme un produit d’usine, Nightbreed est le geste de trop, le geste impossible. Le film repassera sur la table de montage, jugé trop violent et trop emphatique envers les humanoïdes de Midian. Ironie suprême lorsque l’on connaît le sous-texte de Nightbreed, qui va au delà de la rhétorique de Freaks (où les hommes se révèlent plus monstrueux que ceux qu’ils rejettent) et voit dans ses outsiders à la fois craint et désirés une métaphore du monde LGBT.

«- You call us monsters, but when you dream, you dream of flying, and changing, and living without death. You envy us and what you envy…
– …We destroy.»

David Cronenberg, grinçant et tout à fait à sa place en psychiatre schizophrène masqué (!!), servira de couverture pour la promo du film, histoire de vendre Cabal pour ce qu’il n’est pas. Longtemps considéré comme maudit et dépossédé de son auteur, le long-métrage fut sauvé il y a quelques années par une armada de passionnés, passant d’une longue reconstitution bricolée (un «cabal cut» de trois heures qui tient aujourd’hui du véritable graal) à un director’s cut flambant neuf de 2h. Pour être honnête, le remontage organisé par les studios et assuré par Mark Goldblatt (réalisateur des très sympathiques The punisher et de Flic ou Zombie) était d’une redoutable efficacité mais pêchait avant tout par sa nouvelle fin honteuse s’alignant sur les tristes productions horrifiques de l’époque. Dans la version voulue par Barker, la belle et la bête (et oui, encore) s’unissaient par delà la mort dans un dernier sursaut poétique: le refus catégorique du studio de s’adonner au mariage à priori contre-nature entre deux mondes en dit long sur le coeur desséché des scribouillards aux poches pleines. Si l’on comprend l’amertume de Barker, on ne peut s’empêcher d’y voir son oeuvre la plus folle et la plus baroque, authentique film-monstre dans tous les sens du terme.