[BURNING CASABLANCA] INTERVIEW ISMAEL EL IRAKI

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Avec Burning Casablanca, actuellement en salles, Ismael El Iraki signe un premier film généreusement composite et fidèle à sa conception d’un cinéma qui doit dépasser la réalité pour atteindre la légende. Il nous reçoit chez lui, dans le 18ème arrondissement, à deux pas de la Femis où il est entré en 2004 pour étudier le cinéma. Il y a rencontré son chef opérateur Benjamin Rufi, ainsi que Julia Ducournau et Elie Wajeman. Ensemble, ils formaient un groupe qui défendait le cinéma de genre, à rebours du conformisme du premier film français qui exige de parler de soi. Vêtu d’un tee-shirt «The future is female», il explique sa démarche et se défend de toute nostalgie lorsqu’il assume ses références classiques.

INTERVIEW & PHOTO: GERARD DELORME

Les années 70
«J’ai grandi au Maroc. Je suis beaucoup allé au cinéma étant gamin, et j’ai gardé des souvenirs marquants de films que je suis retourné voir tout de suite, comme Dracula. Mais c’est surtout dans les vidéoclubs de Casa que je me suis pris une vague de films subversifs, dont beaucoup dataient des années 70. Je traquais le cinéma et le rock parce que ça allait ensemble. C’est par Iggy Pop que j’ai découvert Jarmusch, et par Debbie Harry que j’ai découvert mon premier Cronenberg. J’ai dû voir 50 fois L’homme qui venait d’ailleurs de Nicolas Roeg. Ce cinéma contenait quelque chose de totalement pertinent avec ce que je vivais. A cette époque au Maroc avait lieu le procès des satanistes. C’était juste un groupe de métal dont les membres portaient des tee-shirt «Cannibal corpse» et on leur a collé un procès pour satanisme! Lorsque je suis arrivé en France pour étudier le cinéma à la Femis, j’ai été frappé de constater que toute cette charge-là, dans le rock comme dans le cinéma, était désamorcée. Etre un métalleux ou un rocker au Maroc, ça veut vraiment dire que tu n’es pas dans le moule, que tu as un rapport différent à la société et à l’argent. Et tu prends un risque. C’est ça aussi qui fait qu’au Maroc, les années 70 représentent un tournant. C’est le moment où l’implication politique est encore très forte, juste avant que la vague islamiste wahhabiste déboule dans les quartiers populaires péter cet élan gauchiste. Et puis, c’est le moment où on s’approprie les modèles culturels occidentaux, au lieu d’être écrasés par eux. Il n’y a plus de différence entre la basse culture et la haute culture. C’est un moment où il est aussi important de lire Becket que d’écouter les Doors. Et ça se retrouve dans tous les choix du film.»

Continuité
«Khansa Batma, qui joue le premier rôle, est une rock star au Maroc. Sa famille représente l’aristocratie du rock marocain. Son grand-père et sa grand-mère étaient poètes, ses parents ont créé le groupe Lemchaheb qui mêle soufisme et psychédélisme, et son oncle Larbi Batma était la plus grande figure de la contre-culture au Maroc, il a dirigé le groupe Nass El Ghiwane que Scorsese utilise dans La dernière tentation du christ. Elle vient de tout ça, elle chante du métal hyper engagé, elle écrit ses propres textes, c’est une meuf qui envoie. J’ai écrit le rôle pour elle, mais à travers elle, je convoquais cet élan libertaire qui rappelle les années 70 mais sans rien de nostalgique. Ce qu’elle apporte au Maroc contemporain est très intéressant.»

Etre contemporain
«Le film est contemporain par le seul fait qu’il est fait aujourd’hui. Une des pires façons d’être de son époque, c’est de faire ce que tout le monde fait. Malheureusement, le cinéma marocain et plus généralement africain obéit trop souvent à une forme d’obligation de «donner des nouvelles de ton pays». On te demande d’envoyer des cartes postales, de faire des rapports. Je ne suis pas là pour parler d’un sujet, je suis là pour faire un poème, un cocktail molotov. Ça se retrouve d’une façon presque inconsciente dans la façon de filmer la ville. Casablanca est très souvent représentée comme un monstre gris métallique, qui broie les gens. Elle n’est pas que ça, elle est protéiforme, il reste beaucoup d’espaces encore vivants. Le centre ville est une accumulation de strates temporelles différentes comme dans Blade Runner. Tu as une porte du XIXème siècle, un câblage électrique qui n’a pas été refait depuis les années 50, et un mec en dessous qui vend des Iphone. La particularité de l’identité casaouie, c’est le mélange. C’est un carrefour de l’histoire du Maroc. On est des juifs africains musulmans colonisés par les Européens depuis les Romains. L’oud branché sur un ampli Marshall est typique de cette identité. Donc le mélange des genres dans le film, comédie romantique, film rock, western, road movie, ça peut sembler tiré par les cheveux vu d’ici, mais vu de Casa, c’est naturel.»

Tourner en 35 mm
«Dès le départ, le 35mm, c’est le langage du film. Il s’agit juste de prendre dans le passé ce qu’on y a perdu, notamment cette puissance de l’image, des couleurs, ce refus du réalisme. Avec le cinémascope, on va filmer tout le film comme un western. Pas juste la dernière partie. C’est dommage d’obéir comme une évidence à l’impératif d’«être de son époque». Aujourd’hui, un producteur ne te demandera jamais dans quel format tu veux tourner, parce qu’il part du principe que la pellicule est impensable parce que trop chère. Ce qui est cher, au cinéma, c’est le temps. Mais on ne nous a pas attendus pour faire des films fauchés en 35 mm. Ca se fait depuis un siècle et dans le tas, il y a Tourneur, Romero. Même Halloween de Carpenter a été tourné avec un budget comparable au nôtre. Dire que le 35 mm serait trop luxueux pour nous ne tient pas debout. Avec notre budget d’un million d’euros, on est des clodos dans des sapes de prince, ce qui est exactement l’essence du rock’n’roll.»

Radicalité
«C’est possible de tourner en 35mm. Le truc, c’est que ça te force à une forme de radicalité en même temps que ça t’apporte une urgence qui est précieuse. La radicalité est dans les choix de découpage. Parfois, je ne me couvre pas, notamment dans les monologues avec des longs travellings qui se rapprochent des personnages: il n’y a pas de contre champ. Et c’est aussi parce qu’on est très limité en pellicule qu’on peut faire ces plans-là. On a fait le film avec une moyenne de 2 prises. Certaines séquences essentielles ont été tournées en une seule prise. Par exemple, le travelling circulaire sur le personnage de Larsen qui raconte son trauma d’enfance avec son père dans un monologue de trois pages. Dans ce genre de plan séquence, toute ton équipe travaille dans le même sens, la qualité de concentration est folle. Il y a aussi un truc, c’est qu’on a beaucoup répété, avant le tournage, mais aussi avant les prises de vue, parce qu’on sait qu’on n’a qu’une prise.»

Risques
«Benjamin Rufi, le chef-opérateur, a accepté de filmer de façon très classique et pour ça, il est capable de prendre des risques dingues. On a tout tourné avec la même pellicule, intérieur comme extérieur, 500 T Kodak, ça nous permet d’avoir une unité esthétique. A un moment, il y a un de ces longs monologues avec Saïd Bey, qui a accepté de jouer ce rôle de mac mélomane. C’est un acteur extraordinaire, une méga star au Maroc. Il a une capacité d’empathie folle même si tu lui donnes le rôle du dernier des fils de pute. On tournait dans une chambre d’hôtel qu’on n’avait pas eu le temps ni surtout les moyens d’aménager. La chambre comporte une grande baie vitrée qui donne sur la médina. On aurait eu besoin d’éclairer spécifiquement, il aurait fallu casser un mur, mais on n’avait pas le temps. On a mis en place le plan en fonction des possibilités, mais le plus gros risque venait de la lumière. On avait le cadre, le comédien et le décor, la caméra qui se rapproche de lui, et il fallait exposer en sachant qu’il y a 13 diaphs de différence entre le visage du comédien et l’extérieur ville. Le chef op a pris un risque monumental, d’autant qu’il n’allait revoir ses rushes qu’une semaine plus tard: le labo était en Belgique et la pellicule faisait quasiment le tour du monde avant d’arriver à destination. Et quand on sort de ce genre de prise, on ne sait pas si ça va être cramé, mais si c’est bon, ce sera très bon.»

Montage
«Tout était très préparé en amont avec des storyboards, mais ça a été entièrement repensé sur le plateau et au montage. Tous les jours, je réécris et je coupe pour que ça rentre. Par exemple, la scène de fusillade était conçue en 21 plans, je n’ai pu en faire que 10. On s’est retrouvés avec des problèmes de monteur des années 40. Généralement aujourd’hui, le problème c’est que tu as trop de matière. Notre problème à nous, c’est qu’il manquait des choses et qu’on a dû fabriquer des plans. Quand tu fais ça, tu penses beaucoup à Tourneur, à cette esthétique de la litote. Pour moi, il est un des grands shamans du cinéma. Il est capable de te convaincre d’avoir vu des choses que tu n’as pas vues. Et c’est là-dessus qu’on travaille au montage lorsqu’on manque de matière. Ça devient une façon de travailler. Quelqu’un m’a dit à propos de la scène de fusillade: «Tu as buté le chien, c’est hyper violent». Mais il ne l’a pas vu mourir, le chien! Entre deux plans, il y a un cri, un bruit d’impact, mais ça n’est pas à l’écran. Il l’a juste ressenti. C’est ça, le cinéma. Tu fais imaginer des choses que tu ne montres pas.»

La musique
«La première page de mon scénario était une playlist. Dans toutes les séquences comportant de la musique de source, non seulement on citait le titre de la chanson, mais la séquence était écrite en fonction des changements de rythme, des étapes de la chanson, à quel moment la voix rentre, puis la guitare… Les moments musicaux donnaient la structure narrative de certaines séquences et au-delà. Par exemple, il y a 4 chansons des Variations dans le film. Aujourd’hui, on les a un peu oubliés mais à l’époque, c’était un groupe marocain dont Jimmy Page était fan. Leur musique est marocaine, avec des rythmes berbères, l’influence arabe avec les quarts de ton, parfois ils reprennent des standards marocains, mais avec un traitement 100% rock’n’roll, guitare basse batterie, et une attitude complètement de leur époque, même un peu en avance. Ils ont fait dans la musique, c’est ce que je rêvais de faire dans le cinéma. De dire que la musique était là avant n’est pas une exagération. Le personnage de Rokia est né d’une chanson, «Sanglot» des Variations. C’est berbère mais en même temps ça pourrait être une musique de western, et ce mélange collait parfaitement à l’actrice Fatima Attif.»

Composition
«Après, le film est centré sur des personnages de musiciens chez qui la musique provoque des changements émotionnels très profonds. D’où l’importance des compositions d’Alexandre Tartière, qui je connais depuis le lycée. Pendant tout le temps de l’écriture, qui a été très long, je réécrivais continuellement, pour que ça reste proche de moi et des comédiens. Et on créait la musique en même temps que les autres éléments du film. Je lui envoyais des paroles, il m’envoyait des bouts de musique, je lui disais il faudrait à tel moment quelque chose de plus percussif qui corresponde à ce que le personnage dit. A tel autre moment, il faudrait une note plus élevée. De son côté il fabriquait un truc à sa sauce, tout en intégrant l’interprétation de Khansa.»

Ambiance
«La musique, on l’a enregistrée avant le tournage, et on l’a balancée sur le plateau, à la façon de Morricone-Leone. Ca met tout le monde dans la même ambiance. Walter Murch raconte que si un public de cinéma est à fond dans le film, tout le monde cligne des yeux en même temps. Pareil, dans un concert, le rythme cardiaque se met à l’unisson. Je ne sais pas si c’est vrai, mais ça fonctionne sur un plateau quand on met de la musique. D’un coup, tu as un indicateur puissant parce que concret, physique. Le chef machino, il est dans le rythme, les comédiens aussi, avec un truc totalement organique. Ce n’est pas un hasard si tu utilises aussi la musique pour communiquer autrement que par le langage verbal.»

Archétypes masculin/féminin
«Ahmed Ammoud, c’est le seul acteur que j’ai casté. Les autres, j’ai écrit les rôles pour eux, mais Larsen Snake, je ne l’avais pas. J’ai vu 50 candidats avant lui. Ici, à Londres, à Bruxelles, à Casa. J’ai cru devenir fou. On me proposait des choses très éloignées de ce que je cherchais. Souvent, les mecs me faisaient Robert de Niro ou Jamel Debbouze. Moi je cherchais quelqu’un sans une once d’agressivité, pas du tout sûr de lui, un peu fêlé, perclus de visions. Ahmed il m’a permis de péter les archétypes masculin/féminin. Le genre, on s’en fout, c’est une norme sociale. Alors que Raja, c’est une meuf qu’on filme comme John Wayne: elle est tout le temps en contre-plongée, en plan américain. Et lui, on le filme plutôt comme Marlene Dietrich, beaucoup en plongée, la lumière vers lui, il a les yeux transparents, c’est l’ange bleu! Ahmed, il permet ça. Il a une masculinité maghrébine, mais empreinte de féminité, et c’est quelque chose de raccord avec le rôle que Bobby Bland se donne dans la chanson I’ll take care of you. Ce n’est pas un hasard si c’est une chanson qui a été beaucoup chantée par des femmes.»

Futur
«Avec le confinement, j’ai eu le temps d’écrire. J’ai un projet en début de financement. Il est écrit pour Fatima Attif, qui joue Rokia dans celui-ci. Et je suis en début d’écriture sur un projet de SF. J’avais déjà fait un court métrage de SF à la Femis (Carcasses avec Aïssa Maïga). Là, ce sera du cyberpunk africain, dans le désert, mené par une jeune Malienne. Encore un mélange des genres, la chair et le métal, le numérique et les djinns. Je ne lâche pas cette idée de faire du genre marocain africain, de reconquérir ce territoire. Ce n’est pas quelque chose qu’il faut accepter d’abandonner. Il n’y a pas que Marvel qui a le droit de parler d’extraterrestres. Il existe un vrai mouvement au Maroc, qui d’ailleurs est souvent porté par des nanas. Sofia Alaoui est en train de tourner son premier long dans les montagnes de l’Atlas, et elle raconte une histoire d’extraterrestres, comme pour son court qui a gagné le césar. Yasmine Benkiran fait aussi son premier long (Queens), un road movie sur deux meufs qui s’évadent de prison en camion. Le Maroc a été utilisé comme décor par tout le cinoche: OSS 117, Aladin, Kingdom of heaven, Astérix… Mais le cinéma ne s’est pas intéressé à nos histoires. Donc c’est à nous de reconquérir cet endroit. On n’a pas seulement des décors mais aussi des compétences extraordinaires. Rien que sur du genre, il y a des gens beaucoup plus calés qu’en France, parce qu’ils ont fait Gladiator, La chute du faucon noir avec 5000 figurants et un hélico qui se crashe. Le niveau de compétence est très élevé sur plein de domaines, déco, effets, gestion de figu, très important quand tu fais du genre. Ces gens sont super contents de travailler sur des films marocains qui revendiquent leur identité.»

Burning Casablanca (Zanka Contact) est un film réalisé par Ismaël El Iraki avec Khansa Batma, Ahmed Hammoud. En salles depuis le mercredi 3 novembre.

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