“Bruno Reidal” de Vincent Le Port: révélation majeure de L’étrange Festival 2021

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Cantal, 1er septembre 1905. Un séminariste de 17 ans est arrêté pour le meurtre d’un enfant de 12 ans. Il se rend lui-même aux autorités après le crime. Pour comprendre son geste, des médecins lui demandent de relater sa vie depuis son enfance jusqu’au jour fatidique. C’est l’histoire vraie de Bruno Reidal, jeune paysan du Cantal qui, toute sa vie, lutta contre ses pulsions meurtrières. Elle est racontée dans un premier long métrage très impressionnant signé Vincent Le Port et révélation majeure de cette 27e édition de L’étrange Festival.

Dans Le gouffre, court métrage réalisé il y a près de six ans, Vincent Le Port croisait une escapade souterraine façon The Descent avec l’imagerie d’un Jean Rollin et d’un Carl Theodor Dreyer. Rarement on avait filmé la Bretagne ainsi, redevenue enfin une terre de légende, de crachin et d’effroi, dans un noir et blanc si somptueux qu’on ne pouvait imaginer le film d’une autre manière. À mille lieux du folklore brumeux, le premier long-métrage du jeune réalisateur ne joue pas non plus la carte de la facilité: il voyage cette fois dans le Cantal du début du XXe siècle et y fait le récit d’un très jeune assassin qui, à peine son premier crime commis, s’est rendu directement aux autorités. Ausculté par une ribambelle de médecins, le garçon de 17 ans est alors invité à écrire ses mémoires pour mieux faire comprendre son geste sanguinaire.

Déterré par Stéphane Bourgoin dans son livre Serial Killers, cet écrit absolument fascinant est retranscrit comme tel à l’écran, autant par la voix que l’image, excepté quelques passages délaissés histoire d’élaguer un peu l’épaisse retranscription. La plongée la tête la première dans la psyché et la logorrhée d’un assassin n’est pas nouvelle (Schizophrenia est encore dans toutes les caboches), sans compter l’ombre pesante de Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… (René Allio, 1976), qui relatait une histoire similaire arrivée un siècle plus tôt. Il constitue, fort heureusement, un complément formidable à ce dernier plutôt qu’une pâle copie. Jamais alourdi par le misérabilisme qui lui pendait au nez, Bruno Reidal se déploie comme un rayon de lumière malade, bien trop lyrique ou frontal par instant (le meurtre initial n’épargne rien) pour se réclamer d’un quelconque ersatz du achtung achtung.

Petit corps raide, Bruno confond depuis sa tendre enfance Eros et Thanatos, préfère les lacérations aux caresses, la torture aux préliminaires. Fatal débat du mal inné qui agite tous les profilers du monde, et dont on peut trouver des éléments de réponses au fil de ce portrait écrit de l’intérieur. L’horreur et la beauté oblique de cette confession, c’est bien entendu son aspect inexorable et son ballet de pulsions décortiquées jusqu’à l’épuisement, jusqu’à cette dernière réplique glaciale, résonnant comme du Sade. Instant maxi trouble lorsque Bruno, persuadé d’avoir enfin choisie sa victime idéale, imagine déjà l’apaisement de l’après, sa fuite, son pardon. Et l’autre bras droit de l’affaire, c’est aussi le tout jeune Dimitri Doré, qui est passé pour le rôle du jour à la nuit la plus totale, comme si un personnage de Genet s’était laissé draguer par les ténèbres de Bataille. Difficile de ne pas être repu par cette double révélation: voilà un premier film qu’on est pas prêt d’oublier. J.M.

Présenté à L’étrange Festival, Bruno Reidal sortira le 23 mars 2022 en salles

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