Attention tout le monde: Saint-Narcisse, le nouveau long métrage de Bruce LaBruce, est présenté ce dimanche 21 Mars lors du festival en ligne Queer screen. Ni plus ni moins qu’un événement pour peu que vous suiviez la carrière du fils spirituel de John Waters. L’histoire d’un jeune biker obsédé par lui-même (Felix Antoine-Duval, magnétique) qui part en quête de ses origines et se retrouve face à son frère jumeau (le même Felix Antoine-Duval, le même magnétisme) qui vit sous le joug d’un prêtre pervers. Conversation avec le réalisateur de Huster White et No Skin Off My Ass sur son film (avec des zestes de cinéma canadien, de poppers et de porno).

INTERVIEW: GUILLAUME CAMMARATA / PHOTO: RICARDO GOMES

Avec Saint-Narcisse, vous apportez la preuve définitive que votre cinéma est semblable à une fiole de poppers que se seraient partagés jusqu’à l’irritation les gros nez de Pier Paolo Pasolini, George Bataille, John Waters et Sono Sion. C’est en tout cas ce qu’on pense (cf. critique).
Bruce LaBruce: J’adore le poppers! Par «gros nez», je suppose que vous parlez métaphoriquement, car aucun des personnages que vous avez mentionnés n’avait ou n’a un nez particulièrement gros. Parmi toutes les références citées, Bataille est celui dont je me sens le plus proche. J’ai cependant une grande affection pour Pasolini et Waters, ils ont certainement eu une influence sur mon travail. En revanche, je ne connais pas trop le cinema de Sono Sion. Je n’ai vu qu’un seul de ses films jusqu’à présent, mais j’ai l’intention de faire un grand plongeon dans sa filmographie prochainement. D’après les bandes annonces qu’on peut voir sur YouTube, il semble bien sympathique. Toute cette méta-violence insensée. J’aime l’idée d’irritation. À certains égards, irriter peut être une stratégie encore plus efficace que de choquer ou de provoquer. N’hésitez pas désormais à m’appeler non pas un agent provocateur, mais un agent irritant. Bien que certains disent que je suis juste ennuyeux…

Ce qui frappe dans le film, c’est la volonté plus que prononcé de créer une fusion entre le coté provocateur et le coté plus «auteuriste». C’était déjà le cas dans l’un de vos films précédents, The Misandrists, qui fonctionne comme le miroir inversé de Saint-Narcisse. 
En tant que freudien assez strict, mes motivations sont souvent inconscientes. Je dirais qu’il y a souvent des effets miroirs dans mes films. Par exemple, vous pourriez dire que Otto; or up with dead people est un miroir de Super 8 ½, ou que The Misandrists est un miroir de The Raspberry Reich ou que L.A. Zombie est un miroir de Otto. Ou vous pourriez dire que la scène de viol collectif dans Hustler White est un miroir de la scène de viol collectif dans Skin Flick, ou plus exactement, une inversion. Mais comme on dit, les auteurs font souvent le même film. The Misandrists se déroule dans une école pour filles dans un couvent géré par de fausses religieuses pornographiques terroristes, et la moitié de Saint-Narcisse se trouve dans un monastère (que nous avons en fait tourné dans un couvent déguisé en monastère) dans lequel un abbé dément joue à des jeux SM avec l’un des jeunes moines. Les moines sont aussi des skinheads, une fixation qui apparaît dans beaucoup de mes films. En fait, on pourrait dire que le skinhead nageant nu dans la piscine dans mon premier long métrage, No Skin Off My Ass, est un motif qui revient dans Saint-Narcisse avec les moines skinhead nageant nus dans un lac. Même si je n’étais pas conscient de cette co-relation jusqu’à ce que je sois dans la salle de montage. Alors oui, je dirais qu’il y a beaucoup d’inconscient.

The Misandrists et Saint-Narcisse forment presque un diptyque mais pourraient peut-être former un triptyque plus tard?
Pourquoi pas ? Otto et L.A. Zombie forment un diptyque mais j’ai toujours voulu faire un troisième film de zombies pour former un triptyque, ou une trilogie, si vous préférez. Mais maintenant, j’ai l’impression de travailler sur une trilogie de films de «Saint», venant de faire Saint-Narcisse, ayant deux projets en développement appelés Santo l’Obscène et Santo Cabron, chacun sur un genre de Saint tordu. Mais là encore, j’ai déjà commencé à développer ce thème avec mon film Gerontophilia, dans lequel le personnage principal, Lake, adopte une posture de Saint en quelque sorte.

L’esthétique du film se révèle très particulière, tantôt très artificielle, tantôt d’un réalisme documentaire. Comment l’avez-vous construite et quelles étaient vos références?
J’ai travaillé sur Saint-Narcisse avec Michel La Veaux, un brillant directeur de la photographie, qui est une légende dans le cinéma québécois. Il travaille depuis les années 70, et nous avons travaillé très dur ensemble pour donner au projet l’aspect de certains films québécois de la fin des années 60 / début des années 70. Le film se déroule en 1972 comme ceux de Paul Almond et sa trilogie mettant en vedette son épouse Geneviève Bujold (Isabel, L’Acte du cœur et Voyage), ainsi que Kamouraska et Mon Oncle Antoine de Claude Jutra. Je fais également référence à certains films américains de la même époque, comme The Fox de Mark Rydell et McCabe and Mrs. Miller et Images d’Altman. J’ai aussi essayé de m’appuyer principalement sur des effets spéciaux à l’ancienne pour filmer les jumeaux, tels que l’écran partagé et l’utilisation intensive d’un corps double, plutôt que des effets numériques (nous avons utilisé seulement sept ou huit effets de «remplacement du visage» en post production). Cela contribue au réalisme. La scène de sexe entre les jumeaux, par exemple, a été entièrement réalisée avec l’utilisation d’un corps double et un montage soigné, lui donnant une sensation plus réaliste. J’avais prévu de faire un éclairage extérieur plus élaboré pour qu’il paraisse plus artificiel, comme la scène de sexe dans la forêt dans La fille de Ryan de David Lean, mais nous avons manqué de temps et avons dû filmer toute la scène en une heure!

Pour bien comprendre votre univers, faut-il aussi regarder vos films pornos comme du cinéma et votre cinéma comme du porno?
Il est vrai que j’essaie de faire du porno cinématographique, même si j’avoue que j’aime aussi le porno «down-and-dirty» qui est tourné avec des caméras bon marché et un mauvais éclairage! Mais c’est strictement pour se branler. Artistiquement, je suis plus influencé par les grands pornographes gay d’avant-garde des années 70 comme Wakefield Poole, Peter de Rome et Fred Halsted. Bien sûr, ils ont tous filmé en caméra 16 mm avec des éclairages appropriés, de manière à ce que leurs films aient un aspect très esthétique. Pour les sociétés de porno avec lesquelles j’ai travaillé ces derniers temps, comme Cockyboys et Erika Lust, je suis plus dans le porno «haut de gamme» avec de bonnes caméras et des cinéastes professionnels qui travaillent également dans d’autres médias, du coup l’esthétique devient plus prononcé. À propos de Refugee’s Welcome (2017), il est vrai que vous pourriez quasiment l’imaginer comme un long métrage.

A quel film ressemble le monde d’aujourd’hui?
Rollerball de Norman Jewison.

A quel film ressemblera le monde de demain?
INLAND EMPIRE de David Lynch

LES PORNOS PRÉFÉRÉS DE BRUCE LABRUCE
Bruce LaBruce et le porno, toute une histoire. S’il déteste l’industrie X (“tourner un film porno est ce qu’il y a moins sexy au monde” dit-il), il a tout de même réalisé une collection de courts métrages porno sobrement intitulée IT IS NOT THE PORNOGRAPHER THAT IS PERVERSE. L’occasion est trop bonne pour ne pas lui demander quels sont ses X préférés.

Ainsi, figurent dans sa liste: Bijou de Wakefield Poole («Wakefield Poole est le Jean Cocteau du porno gay!»); Boys in the Sand de Wakefield Poole («Mais aussi le Eric Rohmer du porno gay!»); L.A. Plays Itself de Fred Halsted («Expérimental dans la forme et incroyablement sexy en même temps!»); Sex Garage de Fred Halsted («Un homme et une femme qui baisent dans un porno gay. J’adore!»); The Erotic Films of Peter de Rome de Peter de Rome («Voilà le maître! »); Peter de Rome’s The Destroying Angel («Un porno mind-fuck! Ça ferait un super double-programme avec Bijou»); Gorge profonde de Jerry Gerard («J’aime vraiment. Je le trouve même Warholien par endroits.»); Blue movie de Andy Warhol («Viva! et Louis Waldon qui baisent. Quoi de mieux?»); The Opening of Misty Beethoven de Radley Metzger («Post-féministe, dans le bon sens.»); Thundercrack de Curt McDowell («Proprement inouï. «Les gens peuvent venir et partir mais le concombre doit rester!»)

 

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