Vice préféré du thriller avec jumelles en option, le voyeurisme inspirait à Kieslowski son plus beau poème triste

PAR JEREMIE MARCHETTI

Un an après le choc de Tu ne tueras point, il fallait remettre ça. Il fallait que le monde sache. Exploité à son tour en version longue à Cannes, puis dans les salles, l’épisode Tu ne seras point luxurieux de la série du Décalogue deviendra Brève histoire d’amour, passant de 50 minutes à 1h20. On retrouve une fois dans cet opus la cité qui impose son béton garni dans tous les segments du feuilleton, où chaque porte, chaque palier sont autant de romans imaginables. Le cadre idéal pour un génie comme Kieslowski qui auscultait nos vies prétendument banales pour en faire surgir ses mini-cataclysmes qu’on a tous connu (jalousie, deuil, passion, héritage, solitude…). Leçon de vie et leçon de cinéma à la fois, ou comment un vaudeville peut se changer en thriller Hitchcockien (l’épisode Tu ne convoiterais point la femme d’autrui) ou un suspens voyeuriste se mue à l’inverse en poème romantique, comme c’est le cas ici.

Dès la première image (une main empêchant un geste d’affection), on percute déjà pleinement ce mélange de force et de délicatesse qui caractérise tant Kieslowski. Logé par la mère d’un ami, Tomek, 19 ans, passe ses soirées à épier Madgda au télescope, une belle artiste qui habite l’immeuble d’en face. Il connaît son rythme, ses gestes, ses amants, prépare même un réveil à chaque retour de ses journées. Mais pour Tomek, Madga n’est plus seulement un simple objet de fantasme délirant : il l’aime, il en est certain, et il ne peut même plus la voir ouvrir son lit à d’autres. Le garçon use de ses petits jobs, comme laitier ou postier, pour approcher la jeune femme. Un jour, il la croise dans la rue et lui déballe tout. D’abord sous le choc, elle décide tout de même d’approcher son stalker…

Cela aurait pu être un thriller domestique concon, un film érotique du dimanche soir, ou une rom’com lowcost : Kieslowski avait bien entendu autre chose à foutre, lui qui filmait si bien le doute, le frisson, l’attente, le désespoir, en livrait une fable qui vous met k.o. Une passion creepy peut-elle dissimuler un sentiment cristallin ? Et qui, du puceau ou la femme libre, est le plus manipulateur ? Ou le plus malheureux ? Les certitudes, les questionnements, valsent dans une mélancolie dévastatrice. On pourrait s’insurger quelque peu sur la version télé, qui zappe d’ailleurs un très beau dialogue (“pourquoi les gens pleurent-ils ?”), mais apporte aussi un épilogue très différent. D’un côté, un retournement de situation à la cruauté implacable ; de l’autre, une scène bouleversante qui laisse la musique tétanisante de Zbigniew Preisner s’exprimer dans une litanie éblouissante et réparatrice. En inversant les rôles, Madga la fausse libérée voit une main venir à sa rencontre et apprend (peut-être trop tard ?) ce qu’est l’amour…