[FILM DU MOIS – JANVIER 2019] On ne va pas tourner autour du pot: Border a été la révélation du dernier festival de Cannes. Alors que personne ne pouvait l’attendre, ni même l’imaginer, ce long métrage de Ali Abbasi débarquait sans prévenir dans la section “Un certain regard”. On a pris l’habitude de voir dans cette section un fourre-tout pratique mais aléatoire qui peut aussi bien servir de marche-pied pour des jeunes inconnus que de consolation pour des vétérans dont le dernier film a été jugé trop faible pour la compétition. Bref, l’appellation ne voulait plus dire grand-chose, mais dans le cas de Border, elle reprend tout son sens. En l’occurrence, elle révèle un regard affûté, celui d’Ali Abbasi, résident danois d’origine iranienne qui a réalisé en Suède son deuxième long-métrage, une adaptation de la nouvelle de John Lindqvist, l’auteur de Morse. Ce dernier élément était suffisant pour attiser la curiosité. Lindqvist avait inspiré le magistral film de Tomas Alfredson en transposant la mythologie du vampire dans la Scandinavie contemporaine, et si sa nouvelle racontant le quotidien d’une femelle troll vivant au milieu des humains était du même tonneau, on pouvait espérer qu’elle donnerait lieu à un film pour le moins intéressant. Le résultat dépasse les attentes.
En mettant le livre en images, Abbasi le hisse à un niveau supérieur. Il s’agit d’un récit d’apprentissage, qui emmène le personnage principal à la découverte d’elle-même, au fil d’un parcours rempli de surprises, chaque nouvelle séquence explorant des territoires inattendus. C’est pourquoi on essaiera d’en dire le moins possible. L’histoire n’est pas un mystère, puisqu’on peut lire la nouvelle (en anglais) dans le recueil Let the old dreams die. Il y est question de Tina, une douanière dotée d’un sens olfactif particulièrement développé qui lui permet de flairer sans jamais se tromper quelqu’un qui a quelque chose à cacher, ce qui fait d’elle l’arme secrète de son poste de douane. L’action est racontée de son point de vue, et tout l’intérêt du film consiste à nous faire découvrir en même temps qu’elle les raisons de son apparence singulière, loin des canons esthétiques habituels: traits grossiers, dents en avant, sourcils épais, cheveux filasse.
La révélation progressive de sa véritable nature est l’occasion d’explorer les divers aspects relatifs à l’appartenance à une minorité, les conséquences de la marginalité et la nécessité de choisir de vivre selon les codes de l’une ou l’autre communauté. Pour autant, Abbasi n’oriente jamais la métaphore dans le sens d’une critique sociale, il se contente d’exploiter avec une force exceptionnelle le potentiel dramatique d’une altérité qui détermine des comportements différents, qu’ils soient affectifs, moraux, sexuels. D’où une multiplicité acrobatique de styles : le film glisse du drame social réaliste au conte de fées fantastique, en passant par l’enquête policière, le tout avec des moments d’humour, de romance, sans oublier des manifestations de ce qui pourrait passer pour des super pouvoirs. Contre toute attente, et au mépris de toutes les conventions, le mélange prend et produit un ensemble étrangement cohérent. Il résulte de choix techniques et esthétiques précisément dosés pour opérer un équilibre entre réalité et fantastique.
Les trolls sont joués par des acteurs (Eva Melander et Eero Milonoff) revêtus d’un maquillage qui demandait quatre heures d’application. Quand on n’est pas prévenu, les prothèses sont indétectables, mais le doute est alimenté par l’habitude de voir chez des cinéastes comme Bruno Dumont des vrais visages atypiques. Ici, on a en prime la performance d’acteurs professionnels qui savent varier les expressions et les émotions au millimètre. Lorsqu’il était impossible de faire autrement, les superviseurs Peter Hjorth et Christian Sjostedt ont réalisé des effets numériques impressionnants, notamment pour une scène de sexe inoubliable qui redéfinit l’identité sexuelle.
Une autre contribution forte vient du directeur de la photo Nadim Carlsen dont le travail devrait assez vite lui valoir une réputation internationale, un peu comme Benoît Debie s’était fait connaître avec Calvaire. D’ailleurs, on peut leur trouver une certaine parenté dans la façon de sublimer la forêt en filmant les troncs verticaux à l’intérieur du cadre horizontal en cinemascope. Mais ce n’est pas seulement un effet esthétique: les images prises dans la nature contribuent à exprimer à un niveau sensoriel que le personnage n’est jamais autant à l’aise qu’au milieu des animaux et de la forêt.
Pour orchestrer cette symphonie singulière, il fallait quelqu’un de très déterminé et en même temps d’aussi atypique que son sujet. C’est le cas d’Ali Abbasi, un Iranien qui donne sa vision d’un mythe du folklore suédois. Il se présente comme un généraliste qui, à la différence de son père chirurgien, n’a jamais su choisir une spécialité. Après avoir ambitionné de devenir écrivain, il est passé par les beaux-arts et l’architecture avant de se lancer dans des études de cinéma.
S’il n’a pas de plan de carrière, il revendique un attrait pour le surréalisme qui remonte à l’époque où il se passionnait pour la vague latino américaine du réalisme magique représentée par les écrivains Marques, Fuentes, Cortazar… Lorsqu’il étudiait les beaux-arts, il a écrit un essai sur les différences entre le surréalisme et l’hyper réalisme, ce mouvement apparu dans les années 70 et 80 qui recherchait une forme extrême de photoréalisme, au point de dépasser le réel. Cette obsession a poursuivi Abbasi pendant ses études de cinéma. Son premier court-métrage, inspiré de Jeanne Dielman 23, Quai Du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, transposait en Iran une sorte de superbanalité qui confinait au surréalisme. Son premier long (Shelley, 2016) traitait de l’hybridation et la maternité sur le mode fantastique, simplement parce que le genre permet de développer des situations extraordinaires. Abbasi a poursuivi son exploration des frontières de la réalité avec Border, au titre approprié. Pour adapter le livre, il a procédé à quelques modifications avec la participation de Lindqvist. A l’origine, la nouvelle est écrite sous forme de journal tenu par Tina, mais il n’était pas question de tourner le film en voix off. D’autre part, le texte était relativement court, et avec sa co-scénariste Isabella Eklof, Abbasi a développé une sous-intrigue impliquant un réseau pédophile, et l’enquête policière qui s’ensuit. Encore un élément hétérogène, mais qui sert par sa noirceur à contrebalancer la possible mièvrerie de l’épisode romanesque de conte de fées. Encore une question d’équilibre, qui est un des secrets de la réussite de ce film unique et incomparable.

GÉRARD DELORME

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