Books of Blood, une adaptation des romans du génial écrivain Clive Barker par le réalisateur Brannon Braga, est disponible depuis le 7 octobre sur la plateforme Hulu. A la hauteur de Candyman?

Adapter Clive Barker n’a jamais été une évidence absolue: il faut apprendre à accepter l’imagination débordante du bonhomme (et accessoirement, savoir en faire preuve), comprendre sa sensualité subversive, sa poésie de l’effroi… et connaître son budget. Tout le monde le sait: Hollywood pour Clive, c’est fini depuis les années 90, entre deux films mutilés par les studios (Cabal et Le maître des illusions) et un imaginaire fiché comme incompatible avec l’industrie. Pinhead et ses amis, aspirés dans un vortex weinstenien, raclent les fonds de tiroir avec leurs chaînes crochues.

Jeepers Creepers ou Martyrs, pour ne citer qu’eux, font partie de ces œuvres qui auraient pu émerger du cerveau de l’auteur d’Hellraiser. Elles se font rares d’ailleurs. Pascal Laugier, forcément convoité par le bonhomme, n’ira pas au bout de sa relecture du mythe. Alexandre Bustillo et Julien Maury, non plus. Après quelques tentatives honnêtes à la fin des années 2000 (dont un assez solide Midnight Meat Train), Barker n’intéresse plus… jusqu’à l’année dernière où des projets se bousculent au portillon. L’annonce d’une adaptation des convoités Books of Blood par le biais de Hulu chauffe alors le chaud et le froid: pour les non-initiés, il faut savoir que les Livres de Sang représentent pas moins de six volumes de nouvelles, forcément inégales, ayant conduit Barker à une certaine reconnaissance dans les années 80. Peu d’histoires brassent, à vrai dire, des thèmes vues et revus: citons par exemple Son of Celluloid et son cinéma hanté, Scape-Goats et son île maudite qui semble douée de vie propre, The Madonna et son hommage très cul à Lovecraft dans des bains désaffectés, Human Remains et sa variation gay et sanglante du mythe de Narcisse, In the hill the cities et sa bataille impossible de géants…

On aurait sincèrement voulu arrêter de pousser des cries d’orfraie et avouer que la télévision était bel et bien arrivée à un stade où l’on peut enfin à peu près tout se permettre, sans craintes de ciseaux coupe-coupe ou de perte sévère de moyens. Mais aussi faire preuve d’un vrai regard de cinéma, comme en témoignent tout récemment The Haunting of Hill House et The Third Day, ou encore l’accueil luxueux offert à des adaptations de Neil Gaiman, Philip Pullman ou de Alan Moore. L’idée même de condenser plusieurs histoires en un long-métrage mettait hélas déjà sur la voie: pourquoi ne pas avoir adopté un vrai format d’anthologie façon Tales from the Crypt? Pourquoi s’être acoquiné d’un yes man se réclamant d’être fan hardcore du bonhomme (il a tout lu apparemment: on a bien du mal à y croire pour être totalement franc)? Et surtout pourquoi s’être attaqué encore une fois à la nouvelle servant de base aux Livres de Sang? Soit ce fameux récit relatant la naissance d’un «livre humain» écrit par les morts, déjà gonflé en long-métrage dans un très sympathique (mais déjà risqué) Book of Blood signé en 2009.

Exalté et manifestement persuadé d’avoir eu un éclair de génie (en fait, il a juste revu Pulp Fiction), Brannon Braga croise le segment-titre avec deux autres histoires inventées pour l’occasion, d’une pauvreté il faut le dire assez phénoménale. Ainsi, celle qui ouvre et ferme le film met en scène une jeune fille atteinte de misophonie qui, en pleine fugue, aura la bonne idée de se réfugier dans un gîte faussement cocooning façon Sous-sol de la peur. Il ne faudra pas plus de deux séquences introductrices (dont l’égorgement d’un bibliothécaire) pour se rendre compte à quel point ce nouvel affront fait à Barker est tristement générique: casting sans éclat, atmosphère raplapla, sursauts hemoglobinards et surnaturels galvaudés. La blumhousitation du genre n’a pas fini de faire des dégâts: c’est d’autant plus voyant lorsqu’elle grignote l’univers Barkerien qui défie en temps normal les conventions, voisine avec la chair, embrasse les monstres à pleine bouche et invite à parcourir d’autres dimensions. Rien de tout cela ici, juste de l’horreur purement locative bonne à illustrer du Marilyn Manson comme un vulgaire direct-to-video des années 2000.

Le teasing suspect de séries Hellraiser ou Nightbreed, bien qu’elles ne soient pas dans le sillage de Hulu, fait soudain froid dans le dos: plusieurs décennies après leurs inventions, on continue d’assimiler paresseusement Barker à ses deux univers, certes passionnants, mais dissimulant d’autres œuvres mastodontes absolument affriolantes qui ne demandent qu’à prendre vie (Le voleur d’éternité, Gallilée, Secret Show & Everville, Sacrements ou Coldheart Canyon). On vient alors à se demander, avec ce potentiel de carnage en vue (en espérant être contredit, of course), pourquoi certains n’iraient pas chercher du côté d’un auteur moins exigeant tel que Graham Masterton, dont les tribulations horrifiques donneraient assez de grain à moudre à des réalisateurs peu talentueux, sans toutefois causer une grande perte pour nos pauvres âmes? J.M.

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