C’est le second remake (après la version de Philip Kaufman, en 1978) du classique de Don Siegel, L’Invasion des profanateurs de sépultures. Ferrara l’a réalisé après Bad Lieutenant. Chaos noir.

PAR JEREMIE MARCHETTI

À chaque génération, le thème des profanateurs de sépultures (terme français évoquant davantage celui des zombies) trouverait sans cesse un nouvel écho. Si on a oublié assez poliment sa monture 2000’s (le reshooté Invasion), on a aussi beaucoup tapé, et sans raisons valables, sur celle de 1993, film de commande improbable au sein de la filmographie d’Abel Ferrara. Plus new-yorkais que jamais (il sortait de Bad Lieutenant et de The King of New-York), on ne sait comment le bonhomme a pu se retrouver sur ce projet qui, comble du paradoxe, se retrouve en compétition au festival de Cannes de 1993. On imagine sans peine l’accueil glacial dédié à ce genre de production, coincée alors entre un Ken Loach et un Jane Campion. Entre le remake de Philip Kaufman et celui de Abel Ferrara, une décennie entière : Body Snatchers aurait pu jouer la carte du cool ou du bigger and louder. Son générique d’enfer, avec ses lettres voltigeant, son cosmos de cauchemar et le score méchant de Joe Delia posent les bases d’une série b gourmande, old-school, qui ne veut sans doute pas prétendre à autre chose.

En n’oubliant pas que beaucoup de monde avait déjà assimilé les deux précédentes versions, Body Snatchers file droit, ne s’éparpille pas outre-mesure, et ne sort jamais de son cadre serré à la Carpenter, à savoir une base militaire où vient s’installer la famille d’un scientifique chargé de tâches sur le terrain. Casernes et garde à vous, soit une cargaison de corps impersonnels et réglementés, couverture parfaite pour les sinueux body snatchers qui ne s’illustrent plus par des plantes, mais sous la forme de cocons adroitement dissimulés dans les foyers. En pleine Winonaryderade, Gabrielle Anwar chausse ses baskets et son walkman en ado incomprise au centre d’une famille recomposée, outsider qui sera fatalement la première à percevoir une menace dans un simulacre d’American Way of life.

Amusée par la rebelle du coin (croustillante et butchy Christine Elise), charmée par l’indémodable GI Joe bogosse (Billy Wirth, un échappé de la bande de Generation Perdue), elle se rendra évidemment compte trop tard de la mainmise des aliens, duplicata parfaits ne témoignant d’aucune émotion comme le veut la bonne vieille tradition. Parmi les griefs faits à l’encontre de ce Body Snatchers, celui de ne rien dire de très nouveau par rapport à ses modèles: en terme d’atmosphère et de personnages, le résultat est pourtant très loin d’un polycopié scolaire, creusant par exemple le désir d’unité de l’ennemi alien, se servant du sommeil des humains pour les remplacer, happant les consciences endormies au sens littéral du terme. Très présent sur la plateau (un peu trop aux dires de certains), Bojan Bazelli cisèle chaque image comme un cauchemar crépusculaire, achevant de faire de Body Snatchers l’opus le plus abouti visuellement. Seulement? Pas seulement non: c’est aussi le plus charnel, avec ses nudités troublantes, ses fœtus putrides, ses tentacules se glissant dans les orifices, ces peaux massées, touchées, crevées, fondues. C’est également le plus glaçant de tous, comme le résume si bien cette scène d’anthologie où Meg Tilly, déjà «remplacée», explique fermement à son mari que tout espoir est vain, avant de pousser le fameux cri d’alerte alien. Entre la beauté vénéneuse de Meg Tilly et la moustache hurlante de Donald Sutherland (remember le film de 1978), le choix est très vite fait…

Bien sûr, on se demande parfois où Ferrara a pu mettre son grain de sel dans cette histoire, si éloignée des serial-killers et des âmes tourmentées de la grosse pomme: sans doute dans la noirceur et dans la mélancolie qui collent à la peau de chaque séquence, là encore une tonalité rarement empruntée auparavant. Quant au parfum de body-horror et de b-movie gourmand, on les doit très certainement à Stuart Gordon et Larry Cohen, qui ont contribué aux différentes étapes du scénario. En témoigne la scène de la clinique transformée à la fois en centre de recyclage (pour humains infortunés) et en maternité (pour les aliens), où se disputent sensualité malsaine et mutation et qui doit certainement beaucoup à l’auteur de Re-Animator! L’épilogue propose, pour la première fois dans la « saga », l’idée d’une révolte envisageable, avec un zeste d’horizons bouchés à la Romero et un poil de subversion à la Verhoeven (on y désintègre l’armée américaine !). Carré et passionnant.

«So, where you gonna go ?
Where you gonna run ?
Where you gonna hide ?
Nowhere
Because there’s no one like you left.»

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