Quand l’Australie fait de bons films gores bien dĂ©gueux. Philip Brophy, goreux gĂ©nĂ©reux.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Au dĂ©but des annĂ©es 90, le film de genre sort son petit mouchoir blanc pour dire au revoir Ă  une nouvelle gĂ©nĂ©ration trĂšs «goreuse», oĂč les effusions d’hĂ©moglobines s’élevaient gĂ©nĂ©reusement jusqu’à l’abstraction. Re-Animator, Massacre Ă  la tronçonneuse 2, Bad Taste, Evil Dead 1 et 2, Le retour des morts-vivants, Day of the Dead
 En 1993, Peter Jackson emmĂšne le genre Ă  un tel paroxysme qu’il cloue le bec du genre : son Braindead, considĂ©rĂ© Ă  l’époque comme le film le plus gore du monde, boucle la boucle. Avant que les dĂ©bordements graphiques ne reviennent Ă  la mode au cours des annĂ©es 2000, avec une lignĂ©e biberonnĂ©e aux films sus-citĂ©s, un autre film plus modeste faisait son apparition la mĂȘme annĂ©e que Braindead, balancĂ© directement en vidĂ©o chez nous mais tout de mĂȘme largement remarquĂ© pour ses qualitĂ©s hautement nutritives.

Alors que l’ozploitation n’a plus mot Ă  dire, l’australien Philip Brophy signe ce hit du body horror dans la droite lignĂ©e de The Stuff, Street Trash et Society, des moments de bon goĂ»t bien connus pour avoir transformĂ© le corps humain en vĂ©ritable champ de bataille. Des films qui fondent dans la bouche ET dans la main, et dont Brophy s’inspire tellement en terme de concept qu’on ne peut pas dire que le bonhomme y invente la roue: alors qu’un yaourt lĂ©gĂšrement acide retournait les gueules dans The Stuff et qu’une gnĂŽle diabolique transformait les clochards en peinture dans Street Trash, quelques mĂ©dicaments expĂ©rimentaux viennent semer la pagaille sous les Ă©pidermes dans Body Melt (ou Body Trash chez nous: autant rester littĂ©ral n’est-ce pas).

AprĂšs un essai expĂ©rimental au doux nom de Salt, Saliva, Sperm and Sweat, le brave Philip Brophy ne cherche plus midi Ă  quatorze heures avec son deuxiĂšme long: Body Melt est une sĂ©rie b ultra-dĂ©graissĂ©e d’1h20, traversĂ©es de personnages chairs Ă  canons et se reposant sur son seul concept. Une entreprise pharmaceutique dirigĂ©e par une garce impayable tout droit sortie de Dynastie, teste ses produits sur le patelin de Homesville, abritant Ă  son compte famille d’imbĂ©ciles, couple gnian-gnian, cĂ©libataire endurci et teenagers idiots. Comme dirait la premiĂšre victime, un associĂ© de la boite concernĂ©e qui en savait un poil trop «La premiĂšre phase est hallucinogĂšne, la deuxiĂšme est glandulaire, la troisiĂšme est BEUAAERKSDKSDPQDPSFJS». VoilĂ . En injection (avec un liquide Ă©voquant celui du Dr West), en vitamine ou Ă  siroter, le produit Ă©nergisant et rĂ©volutionnaire fait en effet vaciller les esprits avant de transformer les cobayes en bouillie: les ventres s’ouvrent, les orbites saignent, les bites explosent (!), des tentacules surgissent des plaies, ça gargouille, ça mastique, ça dĂ©gueule. GoĂ»tu.

TrĂšs consciencieux, Brophy s’occupe aussi bien de la musique (tendance techno/trash/rave Ă  Dunkerque sur un bontempi) que des effets spĂ©ciaux, fort bien immondes (et donc rĂ©ussis). La grande rĂ©ussite de Body Melt, outre de ne pas arnaquer sa clientĂšle et de savoir plutĂŽt bien filmer son sujet, c’est son ton ouvertement crĂ©tin et caricatural, qui se fait un plaisir de dĂ©gommer tout ce qui bouge. MĂȘme quand les corps ne se dĂ©sintĂšgrent pas, on a l’impression de voir des vignettes des Crados prendre littĂ©ralement vie: des rednecks mutants dĂ©vorent la glande thyroĂŻdienne d’un kangourou, un placenta se transforme en monstre vorace, un papa se noie dans sa morve, une Jacqueline s’étouffe avec sa propre langue dans une salle d’attente bondĂ©e… C’est sale, c’est con, et c’est exactement ce qu’on lui demandait.