Blue Velvet serait une sinĂ©cure en comparaison de ses frangins labyrinthiques tels que Mulholland Drive ou Lost Highway. Et pourtant, on a toujours pas fini d’en dissiper tous les mystères…

Quand la camĂ©ra passe du gazon vert tendre aux insectes boueux, tout Lynch est lĂ . Un monde qui se divise en couches secrètes et sombres, des façades en trompe-l’oeil jusqu’aux univers parallèles. Le brave Jeffrey met les pieds dans une quatrième dimension manifestement invisible au reste du monde, et pourtant Ă  quelques pâtĂ©s de maison de chez lui. L’immeuble de Dorothy est filmĂ©e comme une antichambre des tĂ©nèbres, avec ses pièces tapissĂ©es et ses couloirs dĂ©serts, et ressemble Ă  s’y mĂ©prendre Ă  une annexe de la black lodge. C’est dire Ă  quel point la ville de Lumberton est la jumelle timide de celle de Twin Peaks. Avant le Bang-Bang Bar, dĂ©jĂ  le Slow Bar, oĂą les marlous viennent voir des chanteuses langoureuses bleues et rouges pousser la voix.

En guise de clef vers l’autre dimension, une image inoubliable et quasi-Bunuelienne : une oreille coupĂ©e et Ă©garĂ©e dans un champ, rongĂ©e par les fourmis. On rentre par la belle oreille morte pour n’en ressortir qu’Ă  la toute fin, en s’extirpant de celle ensoleillĂ©e et vivante de Jeffrey. Qui ? Comment ? Pourquoi ? Petit malin, Lynch apportera la rĂ©ponse bien plus tard, l’air de rien, comme si le spectateur, lui aussi, avait oubliĂ© qu’un morceau de chair avait reconfigurĂ© entièrement une histoire somme toute banale.

Il y aura du Magicien d’Oz dans Sailor & Lula, comme pour enchanter une AmĂ©rique transformĂ©e en Enfer Ă  ciel ouvert, il y en avait dĂ©jĂ  dans Blue Velvet, oĂą le film noir prend des atours de conte naĂŻf et manichĂ©en. Jeffrey, le “gentil”, doit faire face Ă  Frank, incarnation du mal, et ne sait choisir entre Sandy la blonde, oie blanche rĂŞvant de rouges-gorges sauvant le monde (sa scène devant l’église serait ridicule chez n’importe qui : chez Lynch, on a les yeux mouillĂ©s), et Dorothy la brune, sorcière envoĂ»tĂ©e et envoĂ»tante, brisĂ©e dans l’ombre d’un dĂ©mon. D’un cĂ´tĂ©, un corps de dĂ©sir, de violence, qui brutalise, demande les caresses et les coups. De l’autre, celui de l’adolescente virginale, la Peggy Sue pleurant dans sa chambre de poupĂ©e rose-bonbon. Tout est affaire d’ombres et de lumières, entre les symphonies vĂ©nĂ©neuses de Angelo Badalamenti et la voix de Julee Cruise, coiffant au poteau un Song to the Siren initialement prĂ©vu (et qui se retrouvera dans la plus belle scène de Lost Highway, thank God David). Une fois le mal exterminĂ©, le monde reprend son cours comme si rien n’Ă©tait : les oiseaux gazouillent, les couleurs Ă©clatent, les familles s’unissent.

Jouissance et terreur du cool boy chez les affreux, le brun sympa et poli que les filles regardent en gazouillant : quelques heures avant de siroter un milk shake, Jeffrey dĂ©couvrait une horreur insoupçonnĂ©e par la lorgnette d’un placard Ă  vĂŞtement. Quand Sandy lui dit “I don’t know if you a detective or a pervert”, il dĂ©tournera onctueusement toute rĂ©ponse. Le garçon est pris entre deux feux : mystères du mal et mystères de l’amour. Au rayon croquemitaines lynchiens, de Bobby Perou au Baron Harkonnen, de Bytes Ă  Bob, le Frank incarnĂ© corps et âme par Dennis Hopper terrifie par sa force brute, ses failles sans nom, sa violence Ă©rectile.

Dans un geste de parodie, Lynch triture les repères : Lumberton est un rĂŞve amĂ©ricain Ă©claboussĂ© de nuages noirs, encore cimentĂ© dans les 50’s, Ă  l’instar de Twin Peaks ou du L.A de Mulholland Drive. Le jazz le dispute aux tubes pop fifties, comme un doux rĂŞve anachronique : Bobby Vinton, Roy Orbinson, Kelly Lester… Douglas Sirk et Norman Rockwell ne sont Ă©videmment pas loin. Puis on glisse vers l’étrangetĂ© inexplicable des tableaux d’Edgar Hooper, ou la dĂ©cadence d’un Kenneth Anger, qui dĂ©tournait lui aussi une imagerie kitsch pour l’amener vers des sphères subversives. Le personnage de Frank, couvrant Jeffrey de baisers assassins et parlant avec le poing, n’aurait pas fait tâche dans le terrible Scorpio Rising…oĂą l’on entendait justement dĂ©jĂ  la chanson Blue Velvet, dont Lynch n’avait pas oubliĂ© l’Ă©vocation perverse.

Plus loin, Isabella Rosselini, grimĂ©e et torturĂ©e, accroupie en sous-vĂŞtements noirs, Ă©voque du haut de ses talons rouges (encore un renvoi Ă  Oz…) les pin-ups Ă  genoux de cette mĂŞme Ă©poque, comme une poupĂ©e fardĂ©e de John Willie. Lynch en profite aussi pour se remĂ©morer Ă  sa sauce tous les aspects les plus fĂ©tichistes du cinĂ©ma d’Hitchcock, n’oubliant pas de maĂ®triser lui aussi le suspens avec brio (ce face Ă  face entre l’escalier et le placard : on en transpire encore). Cohorte de ralentis sourds et de flammes soufflĂ©es dans les tĂ©nèbres : Lynch is always Lynch, mĂŞme avec un peu de verni. Le ciel est bleu et les roses sont rouges oui, mais les prostituĂ©es dansent sur les toits des voitures, les cadavres tiennent debout dans le salon, les crooners folles s’égarent. Le velours bleu entre les dents, on reverra Blue Velvet : on en frĂ©mira et on en retombera amoureux encore et encore…

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