Connu sous le titre Deliria en Italie, Stage Fright aux Etats-Unis, et même parfois Aquarius, Bloody Bird marque la naissance du réalisateur Michele Soavi, naguère assistant de Dario Argento et Joe d’Amato comme le crépuscule d’un cinéma transalpin d’horreur initié par des metteurs en scène qu’il a bien connus (Bava, Fulci, Lenzi…).

Selon Michele Soavi, la France a toujours très bien reçu et compris ses films depuis Bloody Bird, alors qu’en Italie, ce premier long métrage n’a jamais été considéré. Il était même inexistant au moment de sa sortie (c’est en fait le prix reçu à Avoriaz qui l’a tiré de son anonymat dans l’Hexagone). A l’époque de toute façon, Bloody Bird n’était pas fait pour avoir du succès: Soavi a quasiment renié la version italienne de son film (il déteste le titre Deliria), essentiellement pour les nombreuses coupes qu’elle a subies. Cela n’a pas empêché Terry Gilliam de remarquer son talent (il sera son assistant sur Les aventures du Baron de Munchausen et Les frères Grimm). Quelque part entre les meurtres tarabiscotés des gialli et le modernisme du slasher, Bloody Bird, produit de la boîte Filmirage montée par Joe d’amato, narre le parcours d’une troupe de théâtre menacée par un tueur en série masqué par une tête d’oiseau. Pour son premier long, Soavi trouve matière à filmer dans le scénario plutôt habile de Lew Cooper qui est en réalité un acteur de bis plus connu sous les pseudonymes Luigi Montefiori et George Eastman (il a notamment travaillé avec Joe d’amato sur Anthropophagous, l’un des sommets de la carrière du cinéaste). L’inspiration du masque du tueur dans Bloody Bird ne vient pas du Judex de George Franju, mais s’inscrit comme une référence picturale (Max Ernst). A l’origine, au moment de l’écriture, il était prévu que ce soit un masque de clown. Pour Joe d’Amato, la confection du masque a coûté très cher parce que Soavi voulait que le masque soit composé de vraies plumes d’oiseau.

Le film se situe entre les codes du giallo (meurtres stylisés) et le slasher (un whodunit où le tueur proche de Michael Myers, échappé de l’asile, se cache sous un masque d’oiseau) comme héritage de deux cinéastes qui ont profondément marqués Michele Soavi: Dario Argento (Phenomena) et Mario Bava (La baie sanglante). Outre un gros clin d’œil à Ténèbres, le début de Bloody Bird fait penser à Suspiria dans sa façon d’instiller l’angoisse dans un milieu artistique où tout est censé appartenir à l’imaginaire (se souvenir de la scène du meurtre sur scène où le metteur en scène pense qu’il s’agit d’un comédien et non pas du vrai tueur et excité, insiste pour qu’il assassine l’actrice effrayée). Après une formidable introduction, il retombe rapidement dans les conventions du slasher avec des rebondissements qui désormais peuvent paraître convenus avant de repartir dans une dernière demi-heure très efficace où Soavi revient au style giallo en offrant par exemple une inversion des rôles (le tueur devient lui-même le metteur en scène). Dans le film, l’art est foncièrement incompatible avec l’argent: un plan sur une liasse de billets badigeonnée de sang le souligne, de la même manière que le metteur en scène vénal profite du fait divers (la costumière assassinée par un tueur échappé d’un hôpital psy) pour tirer les ficelles du racolage (Soavi & Lew Cooper pointent du doigt les effets pervers de la publicité sensationnaliste). Dans le rôle du metteur en scène despotique, on retrouve – sans surprise – David Brandon, déjà méchant dans Caligula 2 de Joe d’amato dans lequel il s’adonnait aux joies du triolisme, regardait une femme masturber un cheval et surtout zigouillait sans vergogne un personnage très secondaire incarné par… Michele Soavi !

Par intermittence, Soavi exploite le décorum comme les mannequins qui hantent les lieux et servent à organiser des images où l’angoisse sourd dans le champ (les présences statiques de masques accrochés au mur) comme elle peut provenir hors champ (le meurtrier). En analogie, un chat flippant “à neuf queues” baptisé Lucifer hante le récit. Le doublage français accentue la dimension grotesque de cette mise en abyme dans un film qui aurait pu lui-même faire l’objet d’un autre film sur un tournage mouvementé par la collaboration entre Michele Soavi et Joe d’Amato. Si Soavi a l’air de toujours le considérer comme un film d’horreur très sérieux et efficace, il en oublie de souligner sa capacité à s’accommoder d’un budget dérisoire pour s’amuser des recettes horrifiques made in Italy.

Les personnages de la troupe, que ce soit les acteurs ou même le metteur en scène Zulawskien et le producteur Brassien sont aussi archétypaux que pouvaient l’être les jeunes adolescents de Massacre à la tronçonneuse. Les rivalités qui s’expriment deviennent de moins en moins bénignes au fur et à mesure que la trame progresse. C’est surtout un moyen habile pour souligner le contraste entre le spectacle (en apparence, tout le monde semble complice) et la réalité (dans la coulisse, tout le monde se tire dessus), amplifié par la soif de célébrité comme de reconnaissance. Bloody Bird assume donc dès le départ son caractère hybride, voire schizophrène. Les tensions sont exacerbées par l’univers clos – Soavi utilise bien le lieu confiné comme espace dramaturgique. Certaines idées de d’Amato sont venues se greffer à l’ensemble comme ce meurtre précédé d’un plan en plongée sur une prochaine victime en train de se changer ou les vêtements très légers des personnages. Le jeu sur les couleurs et les lumières affirment des qualités d’esthète que Soavi confirmera jusque dans Arrivederci, amore ciao. A l’époque, le travail était réparti de manière simple: Soavi s’occupait de l’aspect artistique, D’Amato se démerdait pour trouver le financement et freinait le jeune Michele dans ses ardeurs.

Le concept de Bloody Bird a été repris dans un slasher américain Témoin Muet (Anthony Waller, 95) reposant sur le même argument d’une pièce de théâtre lugubre qui rejoignait dangereusement la réalité – la complexité venait du personnage principal féminin qui était sourde et muette. Les difficultés de l’équipe a monté sa comédie musicale peuvent être mises en étroite corrélation avec les galères du tournage où Soavi et d’Amato ont dû faire preuve d’ingéniosité et de perspicacité (la première scène de la tronçonneuse qui se passe dans la pénombre). Les efforts ont fini par gagner puisque le film a acquis une réputation de film culte même si le sous-texte maladroit oblitère un peu le contenu horrifique qui a pris quelques rides. Certes, l’introduction et la dernière partie sont supérieures au reste du film. Mais le paradoxe veut qu’aujourd’hui, ce festin gore reste fascinant pour ses imperfections.

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