Dans la filmographie de Louis Malle, Black Moon peut être vu comme l’équivalent d’Alice ou la dernière fugue, dans celle de Claude Chabrol. Construits sur la même figure du rêve labyrinthique et méandreux, ces deux films plongent une actrice dans un no man land français peuplé de gens louches et d’événements bizarres..

PAR JEAN-FRANCOIS MADAMOUR

Prisonnière d’un cul-de-sac, une jeune femme croise des serpents, des moutons, un mille-pattes noir, des cadavres, un pendu. Elle tombe sur une Licorne qui la conduit vers une demeure mystĂ©rieuse hantĂ©e par des enfants androgynes et une vieille dame clouĂ©e au lit qui garde contact avec le monde extĂ©rieur grâce Ă  sa radio, tripote un rat et s’exprime dans un sabir abscons. Pour Louis Malle, Black Moon est l’équivalent de Alice ou la dernière fugue pour Claude Chabrol. Construits sur la mĂŞme figure du rĂŞve labyrinthique et mĂ©andreux inhĂ©rente Ă  Alice au pays des merveilles, ces deux films plongent une actrice Ă©trangère (Cathryn Harrison dans le premier, Sylvia Kristel dans le second) dans un univers oĂą germent des Ă©vĂ©nements bizarres. Louis Malle a tournĂ© Black Moon après Lacombe Lucien, dans lequel il transformait un collabo en hĂ©ros de l’occupation. Le film se terminait sur une image marquante oĂą le protagoniste accompagnĂ© d’une jeune fille et de sa grand-mère se perdaient dans une nature hostile. Black Moon agit comme une continuitĂ© en dĂ©marrant par une sĂ©quence agreste oĂą une hĂ©roĂŻne sans passĂ© passe de l’autre cĂ´tĂ© du miroir.

Architecte du temps et de l’espace dans cette expĂ©rience, Malle bâtit un univers oĂą chaque Ă©lĂ©ment (son, durĂ©e des plans, hors-champ) renvoie Ă  l’autre. La nuditĂ© des enfants renvoie Ă  l’image d’un paradis irrĂ©el et protecteur, dĂ©pourvu de violence. Les notions du mal et du bien semblent avoir Ă©tĂ© neutralisĂ©es. Le rĂ©cit qui assume ses audaces jusqu’au bout (la sĹ“ur qui donne le sein Ă  la vieille, la licorne qui parle, les fleurs qui se plaignent, les humains qui eux ne parlent pas ou très peu) est ponctuĂ© de visions poĂ©tiques et effrayantes comme celles des poules picorant les yeux d’un cadavre ou d’un aigle dĂ©capitĂ©. On retrouve dans un second rĂ´le Joe Dallesandro (la trilogie Warholienne de Morrissey) dans le rĂ´le d’un jardinier qui ne communique qu’avec ses doigts. Le film, irrationnel et hermĂ©tique Ă  tout prĂ©supposĂ© critique, proche des univers poĂ©tiques de Cocteau et de PrĂ©vert, fut un Ă©chec Ă  sa sortie et dĂ©couragea Louis Malle de persĂ©vĂ©rer dans cette voie. Il l’a tellement mal vĂ©cu qu’il est parti aux États-Unis pour tourner La petite, oĂą une fille de onze ans (la rĂ©vĂ©lation Brooke Shields) tombe dans les cloaques de la prostitution dans un bordel de la Nouvelle OrlĂ©ans et surtout Atlantic City, avec Burt Lancaster et Susan Sarandon.

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