[BLACK MIRROR] BANDERSNATCH DANS TA GUEULE

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Pour les fêtes, Netflix a mis en ligne un épisode de la série Black Mirror dans lequel le spectateur doit faire des choix déterminants tout au long de l’histoire. Coup de com ou coup de génie?

PAR SYLVAIN PERRET

Tandis que la presse n’a de cesse de s’interroger avec plus ou moins de lucidité sur le tout-puissant Netflix, quitte à sombrer dans une mauvaise foi parfois aveuglée par son propre microcosme (le cinéphile quadra parisien oublie souvent qu’il n’est pas toujours représentatif du cinéphile français, et de fait n’a pas accès aux mêmes choses), la plate-forme peut se targuer d’avoir une fois de plus réalisé une belle année.

2018 aura donc consacrĂ© son auteur maison Mike Flanagan, curieusement dĂ©couvert par un public plus large cette annĂ©e après plusieurs beaux films, tandis que des grands noms du septième art sont apparus au catalogue, tels Orson Welles, Paul Greengrass, les frères Coen, Matt Groening, et bien Ă©videmment un Lion d’or pour le clivant Roma d’Alfonso CuarĂłn. Mais venant conclure une keynote savamment orchestrĂ©e par des commerciaux de Silicon Valley d’un “one more thing”, Netflix nous offre encore une petite surprise pour bien finir l’annĂ©e.

Reconnaissons-le : la méthode de comm “so DeuxPointZéro” consistant à révéler sur twitter “par erreur” cet épisode spécial de Black Mirror en début de mois, avant d’effacer le message, humait bon la campagne savamment huilée. Le résultat a marché, donnant aux fans de la série de Charlie Brooker le sentiment de devenir une sorte de happy few, qui guettaient les infos qui pourraient apparaître en googlisant Bandersnatch, étrange titre de cet épisode. Et s’il s’agissait de ce fameux épisode interactif, un temps évoqué par Charlie Brooker ?

Il y a quelques heures, nous avons eu confirmation. Même si il y a à parier que mes confrères salueront l’exercice et y accoleront un peu trop rapidement les termes “révolution”, “nouveauté” ou “unique”, il n’est pas nouveau, cependant : en plus du théâtre et de la littérature, dans le monde du jeu vidéo, David Cage de Quantic Dream (Fahrenheit, Heavy Rain et plus récemment le formidable Detroit: Become Human), ou les équipes de Supermassive Games (le slasher Until Dawn, ou encore Hidden Agenda) ou Telltale games (Walking Dead, Batman) se sont faits une réputation de ce que l’on appelle parfois le QTE (quick time event) ou plus souvent film interactif. A certains embranchements, l’histoire propose deux directions, libre au spectateur de choisir l’une ou l’autre. Dans un autre domaine, France Télévision proposait en ligne, dans une indifférence générale, le meilleur found footage hexagonal : Wei or Die, expérience assez euphorisante, donnant un sentiment d’inachevé constant.

Charlie Brooker, avec ses ficelles habituelles, s’amuse avec son gadget et propose donc un rĂ©cit Ă  la manière de ces jeux vidĂ©os, eux-mĂŞmes sous influence des fameux livres dont vous ĂŞtes le hĂ©ros, dans lequel chaque dĂ©cision renvoie vers un chapitre spĂ©cifique. Il nous est donc proposĂ© Ă  plusieurs instants de prendre des dĂ©cisions pour le personnage principal, empĂŞtrĂ© dans la crĂ©ation de son jeu vidĂ©o, lui-mĂŞme inspirĂ© d’un roman du genre. Bien Ă©videmment, les dĂ©cisions d’abord anecdotiques, puis de plus en plus importantes, vont influer sur la suite du rĂ©cit, dans un remarquable labyrinthe scĂ©naristique. Brooker n’oublie pas de multiplier les rĂ©fĂ©rences (Ubik de Philip K. Dick, Otomo et son Akira, et bien Ă©videmment l’Alice de Lewis Carroll et son miroir) et s’amuse Ă  nous manipuler. Lors d’un instant vertigineux, le spectateur – qui n’en est plus un, nous y reviendrons – a le sentiment assez exceptionnel pour le cinĂ©ma, d’interagir et communiquer avec le personnage principal. Enfin, Charlie Brooker oblige, une des fins vient boucler le tout en en rajoutant une couche. OK mais pari rĂ©ussi ?

Il faut pour ça s’interroger sur les écueils des précédentes tentatives du genre. Il n’est pas si simple de proposer d’abattre le quatrième mur du septième art, d’un point de vue narratif, immersif et technique. Évacuons ce dernier cas, probablement la plus belle réussite de cet épisode : testé sur un ordinateur ou sur un smartphone, le résultat s’avère d’une fluidité admirable, faisant oublier les temps de chargement qu’on a eu l’habitude d’avoir par le passé (souvenez-vous de la fonction du lapin blanc sur le DVD de Matrix, et ses ruptures inhérentes entre deux clics), aidé par une réalisation spécifique et joliment pensée pour ne pas paraître artificielle.

La question de la narration et de l’immersion est un peu plus délicate. Charlie Brooker est malin et calque donc son système narratif sur le dispositif de l’épisode, tout en l’interrogeant (peu) et s’en amusant (plus souvent). Le problème est que le spectateur quitte son statut, pour devenir joueur, transformant une relative passivité propre au langage cinématographique, en une (inter)activité qui égratigne souvent l’immersion. Par ailleurs naît de nos choix une étrange frustration donnant vie à un sentiment constant d’inachevé. Que se serait-il passé si nous avions pris à gauche plutôt qu’à droite, la poire plutôt que le dessert, si nous avions accepté ou refusé? La question n’est pas de savoir si notre choix est le bon, mais si l’autre n’est pas le meilleur. A ce titre, certains des choix les plus intenses de tout le récit sont ces instants où une seule proposition s’offre à nous, ou bien quand le personnage refuse de faire ce que nous lui indiquons, paradoxes ultimes qui interrogent notre propre condition de spectateur.

Si ce roublard de Brooker, aidé par la mise en scène de l’artisan David Slade (Hard Candy), s’autorise cette récréation un tantinet mégalomane (celui qui contrôle non pas le récit, mais toutes ses possibilités), il arrive à repousser momentanément ses propres limites grâce à son habile discours méta. Mais il les atteint aussi au final, et si cette sucrerie de fin d’année s’avèrera relativement réjouissante, elle n’est finalement pas aussi puissante qu’un Detroit: Become Human. Nous voulons croire que ce personnage confronté aux affres de l’adaptation d’un livre en jeu vidéo et sombrant dans la folie n’est autre que Charlie Brooker lui-même, tentant lui aussi de faire d’un simple programme Netflix une expérience vidéoludique. Philip K. Dick se demandait dans ses ouvrages si les androïdes rêvaient de moutons électriques. A nous de nous demander alors si Brooker, dans Bandersnatch, se rêve en Hideo Kojima, tandis que ce dernier se rêve, quant à lui, en cinéaste? Méta, on vous dit !

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