Un homme effectue son jogging matinal sur un mince tapis de neige. Soudain il s’effondre, atteint d’une crise cardiaque. Dans le même temps, le même souffle, une femme accouche d’un petit garçon. Dix ans après, Anna (Nicole Kidman) est sur le point d’épouser un riche prétendant qui lui fait la cour depuis des années, avec la bénédiction de sa mère, une grande bourgeoise new-yorkaise. C’est à ce moment qu’un jeune garçon (Cameron Bright) se présente à son domicile et s’oppose au mariage. Il prétend être la réincarnation du premier mari d’Anna…

Présenté, ou plutôt massacré, à la Mostra de Venise en 2004, Birth avait provoqué l’ire de la presse puis celle des spectateurs à sa sortie en salles, d’une part parce que beaucoup l’avaient à tort comparé au Sixième Sens de M. Night Shyamalan (ce qui menait vers une fausse piste et donc générait des déconvenues); et d’autre part, pour une scène vaguement sulfureuse où Nicole Kidman prenait un bain avec un jeune comédien. Parions qu’aujourd’hui, ce sous-entendu, alors qu’il n’y a strictement rien d’explicite, ferait à nouveau scandale et que le film, jouant sur l’ambiguïté, subirait le même désamour. C’est pour cette raison qu’il est aussi précieux: il n’a peur de rien. Et s’il n’a pas peur, c’est parce que ceux qui sont derrière et devant la caméra n’ont pas peur. C’est à se demander si au fond si la part sulfureuse de Birth n’a pas incité Kidman, ici d’une intensité inouïe, inoubliable lors d’une soirée à l’opéra, où sa raison vacille, à fréquenter des sentiers plus battus. Un récent visionnage conforte l’impression initiale, plus de quinze ans après sa découverte en salles: celle d’un film réellement étrange, profondément inconfortable, donnant à croire en l’invraisemblable (donc en cet enfant qui débarque dans la vie d’une femme en déclarant être la réincarnation de son mari), choppant quelque chose sans même s’en rendre compte.

Il y a selon nous une conjonction de talents qui se sont retrouvés au bon moment sur le bon projet, expliquant pourquoi Birth reste en tête. Jonathan Glazer, venu du clip et auteur d’un coup d’essai passionnant (Sexy Beast), prouvait qu’il savait distiller une atmosphère chaude et trouble dans l’ambiance froide d’un hiver New-Yorkais, des années avant le fulgurant Under The Skin (2014), travaillant les silences, les gros plans, les plans-séquences, les couleurs (beiges neutres, verts bronze et bois, pièces peu éclairées). Il est bien entouré par la photographie de Harry Savides, la musique de chambre signée Alexandre Desplat et, surtout, il est soutenu par Jean-Claude Carrière, co-scénariste qui supporte depuis des décennies les polémiques des intolérants en ayant la bonne idée de s’en foutre. Sans en avoir l’air, il apporte, par petites touches subliminales, façon grains de sable dans la machine impeccablement huilée, le trouble nécessaire, hérité de chez Buñuel bien sûr (ah, ce charme si discret…) mais aussi en ravivant le canevas de Max mon amour de Nagisa Oshima (1985), lui aussi scénarisé par Carrière: l’élément perturbateur dans un univers bourgeois aseptisé, tel un ange exterminateur, révélateur des tensions et des hypocrisies sociales. Mais, même lorsqu’elle s’aventure dans ces zones-là (les ombres de Bergman, Buñuel, Kubrick…), la trame déjoue les clichés. D’un argument fantastique de réincarnation, Glazer tire vers le mélodrame récusant le spectaculaire, pour s’attacher à d’autres choses, plus indicibles, plus souterraines: ce que signifie mourir, s’éteindre, renaître ou s’aveugler d’illusions. Et, à bien des égards, pour toutes ces raisons (son expérience de la solitude, sa rouille humaine, sa cristallisation amoureuse…), il faudrait regarder du côté de L’aventure de Madame Muir de  Joseph L. Mankiewicz (1947) pour chercher la vraie référence de Birth. Et comprendre ce que signifie aimer à en perdre la raison. Un film d’amour surréaliste, donc. Un film d’amour fou.

3 novembre 2004 / 1h 40min / Drame, Romance, Thriller /
De Jonathan Glazer /
Avec Nicole Kidman, Cameron Bright, Danny Huston /
Nationalités américain, allemand, britannique

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