L’éternel ronron du cinéma français ? Pas cette année, où un enthousiasme un brin outrancier nous pousse à affirmer qu’il a été la plaque tournante du cinéma mondial…

PAR GAUTIER ROOS

Des deux-pièces enfumés dans le 5ème arrondissement avec Brigitte Roüan quelque part au casting, ou des grosses comédies gloutonnes lénifiantes sponsorisées par Tarek Boudali et Guy Lecluyse ? Pendant trop longtemps, le cinéma français s’est satisfait de ces deux pôles irréconciliables : d’un côté un cinéma auteurisant qui frôlait par moment la caricature, de l’autre des farces industrielles budgettées à 14 millions, conçues pour les plateaux promo et les prime time M6, passant les plats entre deux prestations navrantes de Jérôme Anthony (pas la peine de vous préciser ce qu’on en pense).

Si ce schisme fondateur n’a pas totalement disparu, il faudrait une sacrée mauvaise foi pour ne pas remarquer que des lignes ont bougé, que cette “diversité” tant vantée par le CNC avait cette année quelque chose de moins risible que par le passé. N’y allons pas par quatre chemins : 2018 fut un grand cru pour le cinéma français, comme en témoigne l’omniprésence de prods tricolores dans nos tops respectifs (mais aussi chez Les Cahiers, Les Inrocks, Télérama, Technikart et un peu partout dans vos classements).

Ce qui est d’ailleurs très rassurant, c’est que ce ne sont pas les mêmes films qui ont été sollicités. Les deux mastodontes Mektoub My Love : Canto Uno et Les garçons sauvages mis à part, chacun est allé piocher dans un réservoir de 30 films les morceaux marquants de l’année, savatant d’un même coup l’unanimité critique trop souvent de mise quand vient l’heure des bilans. Des objets aussi bizarroïdes que Madame Hyde, High Life, 9 doigts, Un couteau dans le coeur, Climax, Le livre d’image, Que le diable nous emporte, Au poste !, Paul Sanchez est revenu ! auront autant exaspéré les uns que marqué l’année des autres, ce qui est évidemment une bonne chose.

On ne peut pas en dire autant du cinéma américain, étonnamment discret cette année, et qui paie peut-être sa négligence cannoise : le boulevard laissé au cinéma européen et asiatique semble laisser des traces. Mais ne bombons pas trop vite le torse : on se demande encore comment un machin aussi révoltant que Bohemian Rhapsody peut réunir 3 millions d’adeptes chez nous, alors que le public avait pourtant montré des signes de clairvoyance en snobant allègrement tout un tas de nunucheries à la limite du supportable pendant l’été.

Le fait est que le rire s’est dissimulé ailleurs tout au long de l’année, infusant tout un tas de films intéressants qu’on peut difficilement réduire à des comédies : Les Chatouilles, Guy, A genoux les gars, Au poste !, Pupille, Roulez jeunesse, La belle et la belle, L’amour est une fête, sans oublier les percées burlesques de deux des films les plus importants de l’année (Hanne et la fête nationale de Guillaume Brac, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête d’Ilan Klipper).

On appréciera aussi comment trois films ont réactivé avec brio des genres sinistrés en France : la rom-com urbaine lorgnant autour de ce sujet casse-gueule qu’est la crise de la trentaine (Ami-ami), la bande de mâles en proie aux doutes existentiels (Le grand bain), le film de casse organisé par des bras cassés (Le monde est à toi). On n’a pas eu le temps de voir le Laurent Tirard (Le Retour du héros), mais on fait suffisamment confiance à nos copains pour penser que le film a sa place ici, en dépit de son affiche trompeuse.

L’autre pôle magnétique de l’industrie a été ce flirt patent avec le cinéma de genre, livrant au millésime quelques uns de ses morceaux de bravoure, à commencer par le tourbillon chorégraphique qui ouvre Climax (merci Cerrone d’inonder nos playlists Spotify depuis le mois de mai). Peu importe que le film ne se remette jamais vraiment de cette intro d’anthologie : ces 9 minutes 45 suffiront à Gaspar Noé pour marquer au fer rouge la décennie, et rappeler qu’il est peut-être notre meilleur manufacturier d’images aujourd’hui. La nuit a dévoré le monde, Un couteau dans le coeur, Ghostland, Jusqu’à la garde voire Sophia Antipolis, viendront aussi confirmer la trouée du genre ailleurs qu’à Gerardmer (à Angers et Venise notamment) : plus un seul festival sans son contingent chaos. Notre travail de sape commence à payer !

Le package condensé dans Ultra Rêve(After School Knife Fight, Les îles, Ultra Pulpe) aura lui aussi apporté sa visibilité à nos bénis esthètes, malgré un nombre de copies bien confidentiel. Bravo à Ecce Films et UFO d’avoir trouvé un écrin pour ce format trop souvent snobé qu’est le court-métrage, que L’Agence du court métrage a aussi consacré avec un duo de films passé trop inaperçu (Les films de l’été de Claude Schmitz et Emmanuel Marre).

Même le classicisme absolu nous a surpris cette année : après les désolants Les Métamorphoses et Les Malheurs de Sophie, on se faisait déjà un malin plaisir à égratigner le nouveau Christophe Honoré, pris dans les tenailles d’une Sélection officielle qui démultiplie tout naturellement les affects. Sauf que le film est une belle réussite, et que son éventuelle trop grande maitrise ne justifierait en rien les arguments assassins préalablement élaborés (et merde).

Etrangement, le film trace aussi en filigrane deux fils rouges de l’année ciné : la mise sur orbite de Vincent Lacoste – totem générationnel présent dans Amanda mais aussi dans le très réussi Première année – et le flair des Films Pelléas, qui nous auront aussi gratifié cette année de Nos Batailles, En liberté ! et Maya (autant dire qu’il faut s’attendre à un minimum de 8 César en février prochain).

Le deuxième long-métrage de Guillaume Senez est une merveille déjouant les terrains très balisés du film social (on se souvient encore des torrents lacrymaux qui ont saisi l’espace Miramar au moment du Paradis blanc) là où le film de Pierre Salvadori exploite à peu près toutes les modalités d’un rire sophistiqué qui ne néglige jamais l’émotion (James L. Brooks, Rob Reiner, Blake Edwards, tout ça tout ça). On ne vous cache pas qu’on est très heureux de revoir surgir cet auteur culte des 90’s, regagnant sa forme d’antan après quelque écarts mi-figue mi-raisin dans les années 2000.

On peut d’ailleurs s’interroger sur cette nostalgie 1990’s curieusement travaillée par Climax, Plaire, aimer et courir vite, Mektoub (on serait même tentés d’ajouter Mes provinciales tant le film semble s’y réfugier) : un monde d’avant les portables, d’avant la course effrénée aux likes, d’avant la “mondialisation malheureuse” ? Ou cette époque révolue où le cinéma était encore la première fenêtre ouverte sur le monde, pas encore supplantée par les séries, les trending topics et le flot des chaines d’info en continu ? Allez savoir.

Let’s not forget aussi trois premiers films éclatants, dessinant une sorte de nouvelle trilogie “Contes cruels de la jeunesse” : Shéhérazade, Sauvage, Girl, dont on vous a longuement parlé ici. L’année a ainsi été marquée par des nouvelles têtes et des cinéastes qu’on attendait pas plus que ça, de quoi déjouer tous les pronostics.

Peut-on espérer un aussi bon cru en 2019 ?

On les attend tout particulièrement : Caroline Poggi et Jonathan Vinel, Fabrice du Welz, Paul Verhoeven, Quentin Dupieux, Benoit Forgeard, François Ozon, Vincent Mariette (dieu sait que son Tristesse Club était bien injustement passé inaperçu en 2014), Julie Bertuccelli, Sébastien Marnier. Peut-être Arnaud Desplechin si son Roubaix, une lumière est prêt à temps. Citons aussi le premier long produit par le groupe So Press, Méduse de Sophie Lévy, avec Arnaud Valois et Roxane Mesquida (<3).

Une jeune garde qui n’est pas à l’abri de la cagade mais qui suscite toujours une grande curiosité : Sébastien Betbeder, Justine Triet, Lucie Borleteau, Valérie Donzelli, Sophie Letourneur, Claire Burger, et le premier long réalisé par Félix Moati (Deux fils).

Des vieux loups de mer capables du pire comme du meilleur ces derniers temps : un Roman Polanski attendu au tournant après son D’après une histoire vraie, André Téchiné, Bertrand Blier, Valéria Bruni Tedeschi, Pascal Thomas, Cédric Kahn, Olivier Assayas.

Palme anticipée du chaos 2019 : AlienCrystal Palace d’Arielle Dombasle, avec sa brochette d’acteurs mirobolante (Asia Argento, Nicolas Ker, Michel Fau, Joséphine de La Baume, Jean-Pierre Léaud). Miam.

Une belle année chaos à tous (à toutes et à tous).

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