L’excellent Jérémie Marchetti parle souvent de ce film X de Wakefield Poole, comme une «version gay de Derrière la porte verte». Difficile, en effet, de trouver meilleure définition tant les deux sont parés du même mystère, du même ensorcellement, du même rythme somnambulique. Il est redevable à Wakefield Poople, un des précurseurs du porno gay US qui précédemment avait suscité un engouement avec Boys in the sand (1971)

A l’instar de ce chef-d’œuvre de Derrière la porte verte (Mitchell bros, 1972), Bijou ne ressemble pas à un film porno pendant au moins son premier quart d’heure. Les cinq premières minutes sont d’ailleurs assez démentes, opératiques, d’une absolue étrangeté: le temps d’un ballet comme De Palma en fera des rutilants plus tard, trois points de vue sont juxtaposés (celui d’un conducteur de voiture, celui d’une femme, celui d’un ouvrier) avant que, fatalement, ces destins se croisent. L’effet est d’autant plus étonnant que nous sommes induits en erreur par la musique classique créant un décalage avec ce que l’on voit à l’écran et qui n’est que celle de l’autoradio du conducteur – d’un mouvement, il l’arrête. De la même façon, le film n’est pas ce qu’il semble être. Lorsque l’accident a lieu, il peut partir dans tous les sens, raconter toutes les histoires qu’il veut. Tout est possible.

Le cinéaste opte pour le point de vue de l’ouvrier joué par Ronnie Shark/Bill Harrison (celui qu’il trouvait le plus sexy, soyons clairs), témoin de l’accident qui dérobe le sac de la victime et s’enfuit avec. On ne saura pas ce que sont devenus le conducteur de la voiture ni la femme. Et là encore, notre imagination peut construire des tonnes d’autres films, d’autres recoupements. Toutes ces scènes urbaines, minérales, ont été tournées à l’arrache façon cinéma guérilla, caméra tremblée. Cette sensation de regarder un film interdit, refilé sous le manteau, ajoute incidemment au trouble. Au moins on a le temps de découvrir la mégapole, à quoi ça ressemblait New York dans les années 70.

L’ouvrier rentre chez lui, arpente son appartement sans relief où trônent des posters de cul. Au cas où on n’aurait pas compris, il aime les femmes. La radio grésille. Le filmage est sale, fébrile. Affalé sur son lit, l’homme jette un œil aux affaires dans le sac de la victime, en quête de butin. Il sort une photo, un carnet de notes, un trousseau de clefs, une invitation bleue pour un club bizarre intitulé «Bijou» et un rouge à lèvres qui va l’exciter, parce qu’il évoque la présence d’une femme absente dans sa vie en même temps qu’il donne lieu à l’ambiguïté de l’objet phallique. Comme il fait chaud, il va prendre une douche et l’acteur révèle enfin ce pour quoi la production l’a choisi. Ce sera donc un film porno.

Plus tard, notre héros se rend au fameux club «Bijou» caché au cœur de Greenwich village, qui ressemble à un étrange musée forain. On n’oublie pas qu’il est hétéro, qu’il se rend là où une femme aurait dû se rendre, qu’il se substitue à elle, en quelque sorte. Accueilli par une caissière sorcière, enivré par une musique de cirque, soumis à des injonctions écrites sur des panneaux lumineux, il bascule dans la quatrième dimension, succombe à un jeu de pistes et rejoint Alice au pays des merveilles. Le climat est sombre, anxiogène. Pourtant, quelque chose retient dans cet écrin fantasmagorique de velours noir. Une éblouissante qualité de fascination. Un envoûtement digne des sables mouvants. Une paralysie du corps.

Des lumières chaudes scintillent, des feux crépitent et dévorent, des rideaux ressemblent à des rivières dorées et enchantées, des écrans et des miroirs démultiplient le corps du Narcisse faisant naître des doubles, des créatures à contours humains venues d’ailleurs, des images surréalistes (un sexe masculin s’échappant d’une bouche, des mains géantes…) ornent les paysages comme autant de trompe-l’œil, abrogeant le temps comme l’espace. Surtout, une mélodie douce, envoûtante, nous rassure, accompagne l’errance hallucinée façon Pink Narcissus (James Bidgood, 1971) pour ne pas perdre son sujet dans un aller-simple de fantasmes.

Ce récit plastique à l’exaltante ambition cosmique possède cette matière dont sont faits les rêves, donnant l’impression de dormir les yeux ouverts. Cet homme, au corps sexuellement frustré dans la vie de tous les jours, réduit à la virilité de son métier et à la masturbation sous la douche, va découvrir dans ce club ce que signifie faire l’amour à un autre, à une femme, à un homme, à soi-même, à plusieurs. Autant d’expériences qui vont le bouleverser à jamais. Lorsque l’aube se lève, le protagoniste ressuscite de sa déambulation, s’échappe du cabaret des rêves, se tourne vers la caméra et sourit, le regard plein. Il est exactement dans le même état d’hébétude que Marilyn Chambers à la fin de Derrière la porte verte, en proie à un sortilège magique, éprouvant lui aussi ce qu’on avait raconté à Marilyn au moment de l’endormir, de l’hypnotiser: vous ne vous souviendrez plus de ce que vous avez vécu, vous vous souviendrez juste que vous avez été aimé. Pour info, Bijou était l’un des films préférés d’Andy Warhol.

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