[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] Au-delà de ses images et sa poésie, le réalisateur des Garçons Sauvages donne de l’espoir aux jeunes cinéastes français : oui, on peut faire des films qui ressemblent à toutes les choses bizarres s’agitant dans nos têtes.

PAR THEO MICHEL

Non, le cinéma de Bertrand Mandico ne séduit pas que pour ses belles images (même si c’est déjà énorme). La raison pour laquelle il nous relie tous ici, au royaume du chaos, de manière extatique et unanime, vient incontestablement de sa licence poétique, meilleure amie d’une liberté hors du commun, rarissime dans le cinéma français actuel. C’est simple, il est seul à œuvrer de cette voie. Bien sûr, attention au piège, son univers est si unique qu’il ne faudrait pas que les jeunes cinéastes actuels essayent de l’imiter; au contraire, ce cinéma-là inspire, il invite celui qui le regarde à développer son propre univers aux possibilités illimitées. Et à n’avoir peur de rien.

Prenez le sujet des Garçons sauvages, l’un des plus beaux films de l’année, et imaginez un peu les yeux en spirale des producteurs de la place de Paris devant le risque d’une telle proposition : les cinq garçons sont amenés sur une île après avoir commis un crime sauvage. Ces cinq adolescents de bonne famille épris de toute liberté vont être alors prisonniers d’un destin voué à les métamorphoser à jamais – les rendre doux et non violents. Oui, comme dans Orange Mécanique. Dans un premier temps, ils sont spectateurs, ils observent l’ile, puis deviennent rapidement acteurs de ce territoire ouvert à toutes les transformations, à toutes les extensions, à toutes les transgressions. Impossible de faire un film pareil en France en 2018? Impossible n’est pas Mandico.

En une deux trois scènes, le film éblouit. Nous voilà plongés dans un univers fantasmagorique, en terre inconnue. Cet univers-là, pour être aussi affirmé, il s’est d’abord cherché comme un adolescent multiplie les aventures pour trouver son orientation. Il se cherche depuis 1999 pour être précis. Quinze courts métrages plus tard, un long-métrage prend forme; transgenre, marginal, organique, sexuel, poétique, halluciné et plein d’autres adjectifs qui donnent envie d’ivresse. Et l’ile de nos garçons sauvages de devenir le reflet de cette quête, de cette effervescence. Un monde MandiChaos qui nous parle d’art et surtout de cinéma, de mouvements, de chimères, d’androgynie, de garçons-femmes, de femmes-garçons de femmes, de personnages que l’on ne voit jamais, filmés dans toute leur flamboyante complexité. Un nouveau monde s’ouvre à nous, sous nos pieds. Un monde de sensations, d’impressions, de transgressions et d’abandons. Un monde-double, promesse de tant de surprises.

Cette notion de “films transgenres” et donc du double, nous la retrouvons depuis le début chez Mandico, avec ce montage alterné entre deux séquences dans Lif og daudi Henry Darger (2010). Des films de différents formats (du 4/3 au cinémascope), passant du noir et blanc à des couleurs ultra saturées ou inversement (Les garçons sauvages ou La résurrection des natures mortes…). A chaque fois, les personnages traversent, explorent, contemplent des territoires et paysages à la fois réalistes, merveilleux, morbides; de la Pologne ravagée (dans Boro in the box) au champ de bataille (dans Y-a-t-il encore une vierge) en passant par d’innombrables forets et jungles en tous genres (Notre dame des hormones, Les garçons sauvages…), à la plage (SALAMMBÔ) des villas ou cabaret (dans Prehistoric Cabaret) ou encore Mars en studio de cinéma (Ultra Pulpe). Le dépaysement est garanti et fuck le naturalisme franco-français ! Et sublime idée de double dans les surimpressions et les collages qui détachent l’avant plan de l’arrière et créent de fascinants effets, que l’on retrouve dans la quasi-totalité de ses films. Dans Les garçons sauvages, le personnage du procureur (Christophe Bier) qui, dans l’arrière-plan – et donc filmé séparément – est en train de parler derrière les cinq adolescents. Il devient alors un géant par l’étirement de l’image, la détachant de son avant-plan. Ou alors dans cette sublime séquence de Notre dame des hormones, où Lune (Elina Löwensohn) lévite au-dessus de son lit. Le décor qui l’entoure devient mouvant, totalement interchangeable. La caméra continue à filmer le corps tandis que le décor bouge, pour finalement l’emmener dans une autre pièce. Bertrand Mandico n’a de cesse de jouer sur les artifices nous rappelant que finalement ce monde irréel, c’est le sien.

Dans Boro in the box, Bertrand Mandico propose la biographie fantasmée du réalisateur polonais Walerian Borowczyk. Le film nous raconte l’histoire d’un personnage (nous ne savons ni si c’est un homme ou une femme) qui nait et grandit à l’intérieur d’une boîte avec un simple trou en guise d’œil. Le trou et l’œil deviennent rapidement la métaphore de l’objectif et le personnage comme caméra, contemplant alors le monde qui l’entoure par le prisme de son regard. Dans ce court, nous retrouvons une fois encore, l’idée de double, un entre-deux, entre ce qui est raconté et montrer. La voix de Boro – par son regard naïf et enfantin – nous expose, au début, la rencontre de sa mère avec son père. Tandis que Boro nous raconte que les deux êtres ont vécu le coup de foudre, ce que nous voyons à l’écran est tout autre chose. Cela s’apparente plutôt à une scène de viol. Ou encore «elle a fait une chute malencontreuse» nous dit le personnage, alors qu’elle a voulu se suicider. Les images et les mots ne disent pas la même chose. Ils sont fusion, duels, transgenres, oxymores.

Mandico filme un monde qui oscille entre douceur et brutalité – la bagarre devient une danse dans Notre dame des hormones. Dans Boro in the box, le personnage principal devient le spectateur du dysfonctionnement familial entre un père et une mère, souligné par le visage meurtri de la mère filmé en gros plan. Il est surtout la vision d’un artiste qui, enfermé dans sa boîte, n’a rien d’autre chose à faire que de s’épanouir en créant et être le témoin d’un monde chaotique. Rendre vivant un monde qui ne l’est plus et faire revivre une nature morte. Dans La résurrection des natures mortes, le personnage fait revivre, par le biais de la photographie et du stop-motion des animaux morts, retrouvés au milieu de la nature. De plus, le trou et donc l’œil, s’apparente dans le film a un sexe, un orifice qui fait ressentir du plaisir. Mandico nous montre alors que l’image qui nous fascine n’est rien d’autre que celle que nous fantasmons. Et que la beauté se situe dans notre regard. Dans nos têtes.

«Réalisé, cadré, décoré, sonorisé, surimpressionné, écrit par Bertrand Mandico», c’est la phrase qui émane de chaque générique de fin. Tout lui appartient. Mais rien n’est excluant. La femme est au centre de son cinéma, à l’origine de son monde. Le premier plan d’Ultra pulpe, alors que la caméra établit un mouvement de grue de haut en bas, laisse découvrir l’entièreté d’un corps féminin éclairé par une lumière bleutée et verdâtre, le personnage ressemble à un être sorti d’une autre planète. Filmer le corps, comme un terrain inconnu et sensuel, voilà ce que nous dit l’auteur à travers ses plans et ses décors. Nous ne pouvons pas passer à côté de la création très organique et humanisé du décor. Dans son cinéma, les hommes et les femmes sont parfois immobiles au milieu de buissons comme de simples fougères. Le premier plan de Boro in the box est un arbre avec un visage. Mais surtout dans tous ses films, les arbres crachent un liquide blanchâtre, les fruits sont poilus, des choses inconnues en forme de sexe masculin sortent du sol (dans Ultra Pulpe), les fougères caressent (dans Les garçons sauvages)… Dans Prehistoric Cabaret, la caméra rentre littéralement dans le personnage afin d’y parcourir cet intérieur visqueux et humide où, dixit Elina Löwensohn, elle avance librement. Soit faire ressortir toute la poésie du corps de manière organique. C’est alors que nous distinguons à l’intérieur d’elle-même : la mer, la plage («regardez maintenant elle va au-delà des organes. Aux sources des origines. Toujours plus profond dans les méandres de la vie»). Avec Mandico, tout ce qui est intérieur devient visible. Tout ce qui est fantasmé devient possible. Rêvez vos films, ils deviendront réalité. La définition du cinéma-chaos.

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