Pour l’adaptation cinématographique de son roman publié en 1928, l’écrivain Joseph Kessel ne pouvait pas trouver meilleur cinéaste que Luis Buñuel, maître du surréalisme conscience chez qui l’étrangeté repose parfois aussi sur la banalité, ni meilleure actrice que Catherine Deneuve, actrice «froide comme la vertu» (dixit Buñuel) pour incarner cette bourgeoise transfigurée par l’exercice du vice.

PAR ROMAIN LE VERN

Belle de jour, c’est une fleur qui ne fleurit que la journée. C’est aussi le surnom de Séverine Serizy (Catherine Deneuve), donné par la patronne de la «maison de passe» (l’immense Geneviève Page) qu’elle fréquente. Sev, c’est la riche épouse d’un brillant chirurgien (Jean Sorel), une bourgeoise ravagée par l’ennui aux sentiments endormis et au désir éteint. Une poupée rangée dans sa boîte. Husson, un ami du couple (Michel Piccoli) lui avoue son désir tout en évoquant un bordel de luxe qu’il fréquentait dans le passé. Intriguée puis addict, elle décide alors de mener une vie schizophrène, jouissant d’une double vie: tout en continuant à mener une existence paisible et ordonnée avec son cher et tendre, elle se livre à la prostitution. Avec un plaisir masochiste. En troublant écho à la Séverine du Venus in Furs de ce très cher Leopold von Sacher-Masoch, chanté des décennies plus tard par Velvet Underground.

Non sans ironie, Buñuel avouait partout qu’il abhorrait le bouquin de Kessel pour qu’on assimile son adaptation à un défi surréaliste («faire quelque chose qui me plaise avec quelque chose qui ne me plaisait pas», qu’il disait) mais aussi pour qu’on oublie qu’il s’agit à l’origine d’une œuvre de commande proposée par deux producteurs (les frères Hakim) avides de souffre et alléchés par l’érotisme du roman originel. En réalité, pour cette seconde collaboration scénaristique avec Jean-Claude Carrière, Bubu savait très bien ce qu’il faisait, creusant le fétichisme après El (1953) et Le Journal d’une femme de chambre (1964), déjà coscénarisé avec Carrière. C’est d’autant plus ironique que quelques flash mentaux surréalistes viendront rappeler qui est l’auteur aux commandes.

On peut prendre Belle de Jour comme un pied de nez mais c’est avant tout un grand film onirique sur le secret et le fantasme où le rêve prend le pas sur la réalité, sublimé par la photo de Sacha Vierny et totalement approuvé par Kessel pourtant désavoué: «Le génie de Buñuel a dépassé de beaucoup ce que je pouvais espérer. C’est à la fois le livre et ce n’est pas le livre. Nous sommes dans une autre dimension; celle du subconscient, celle des rêves et des instincts secrets soudain mis à nu. Et quelle beauté formelle des images! Quelle angoisse physique!». Catherine Deneuve, elle, n’a jamais caché qu’elle conservait du tournage une expérience un poil amère: «J’ai eu beaucoup de réticences, le tournage a été difficile avec Buñuel. Le film était écrit comme on le voit. Peu de choses montrées, beaucoup d’entre elles suggérées. Quand on a tourné, je sentais que les frères Hakim et Buñuel ne voulaient pas faire le même film. C’était une situation très délicate pour moi! Buñuel ne me parlait pas beaucoup. Il n’avait que les frères Hakim comme interlocuteur. Je sortais de plusieurs tournages avec des auteurs comme Demy avec qui nous discutions des rushes que nous visionnions. Alors, se retrouver en studio entre les frères Hakim et Buñuel me donnait le sentiment d’être assez seule. Ma sœur m’avait beaucoup aidé à l’époque parce que j’étais assez démoralisée!»

Il y a évidemment le plaisir de filmer les séismes intérieurs de cette incarnation blonde de la bourgeoisie au charme si discret. La Deneuve livrée aux mains des hommes, possiblement plus laids qu’elle (ce qui devait l’exciter), appartenant à des classes sociales inférieures, qui réagissent différemment à son contact: un fabricant de bonbons aux mains libidineuses (Francis Blanche), un duc aux envies nécrophiles ou cet inoubliable Asiatique herculéen (Iska Khan) exhibant une boîte dont le contenu horrifie une fille de joie mais pas Séverine (son attirance pour l’obscur objet du désir). Puis Marcel (Pierre Clémenti), une petite frappe qui brutalisera notre héroïne bovarienne, répondant à sa quête d’intensité et qui rêve de devenir son souteneur. C’est aussi ce Marcel, en bon voyou romantique, qui la perdra, qui brisera le confort de cette double vie, se gourant de cible: il tirera sur le mari et non sur Husson/Piccoli qui était sur le point de révéler toute la vérité sur les activités secrètes de Séverine.

Autopsiant le trouble, Buñuel se résout à éclairer quelques zones d’ombre, à la manière de flashs dans la nuit (un ouvrier posant sa main sur la cuisse de Séverine, enfant, au moment où sa mère l’appelait; la même Séverine enfant qui refuse l’hostie qu’un prêtre lui tend). On comprend alors que l’innocence n’est plus. Mais Buñuel sait que la vérité est ailleurs, quelque part dans la tête de Séverine, habillée de blanc et couverte de boue. D’ailleurs, rien n’est plus dur que de voir la vérité en face; ce que Buñuel traduira métaphoriquement, aussi bien pour le mari docteur/Jean Sorel sortant aveugle de l’hôpital suite à un règlement de comptes que pour Sevérine/Catherine Deneuve qui, confrontée à la vérité par Husson/Michel Piccoli, s’assoit sur le canapé et ferme les yeux. Une vérité éblouissante anéantissant tous les fantasmes. Vivons heureux, vivons aveugles en écoutant les grelots des chevaux.

Film sur ce qui ne se dit pas et ce qui ne se voit pas (la nudité, pour commencer), Belle de Jour est devenu l’un des plus grands succès commerciaux de Luis Buñuel. On ne compte plus le nombre de films (Les jours et les nuits de China Blue, Sleeping Beauty, The Lobster) qui s’en sont ouvertement inspirés. Mais on citera le plus élégant: Belle toujours (Manoel de Oliveira, 2007) où la Belle de jour (Bulle Ogier) et Husson (Michel Piccoli, dans le rôle qu’il incarnait chez Buñuel) se retrouvent et retraversent – trente-huit ans après – le mystère du secret qui les unissait.

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