Un dieu se démembre lui-même, la terre se manifeste alors sous la forme d’un paysage voilé de noir. Le fils de la terre intervient à son tour mais il est attaqué par des cannibales sans visage. Need the chaos say more?

Pendant plus d’une heure, on entend des cris, des murmures et des soupirs dans ce qui s’apparente à une odyssée macabre et primitive qui n’a pas froid aux yeux. Réalisé en quatre ans (ce qui souligne la précision du cinéaste dans ce chaos d’images), le résultat, organique et mortifère, provoque une étrange poésie satanique empreinte de symboles religieux dont les codes abstraits renvoient à la tragédie grecque. Pour le mettre en scène, Merhige avoue avoir été influencé par les cérémonies sacrées des peuples africains et océaniens et plus globalement l’art primitif et tribal.

L’histoire qui s’affranchit de toute logique narrative prête à plusieurs interprétations – c’est au spectateur de rassembler les morceaux pour donner une cohérence. Sommairement, il est question de renaissance ou, à l’image du film brumeux, de personnages qui renaissent de leurs cendres pour subir un calvaire sempiternellement perpétré par des tribus différentes, aussi agressives les unes que les autres. Les deux victimes difformes (une mère et son fils), torturés et dissous, ressemblent à des Sisyphes paumés chez Bosch, voués à la destruction, à une souffrance continue et à l’impossible rédemption de leur âme. On peut faire fi de l’analyse pour profiter de la beauté esthétique de ce film en putréfaction à la recherche d’une innocence et d’une naïveté inaccessibles en ce bas monde des ténèbres. C’est la représentation littérale et visuelle d’un enfer dépourvu de toute spiritualité où les hommes, anonymes car masqués, cherchent à se détruire entre eux. L’illustration de la dégradation de l’homme par l’homme et peut-être d’une existence cyclique où la quiétude paraît impossible.

Maintenant, chacun possède sa propre vision des événements. Chacun s’évertuera aussi à comprendre le pourquoi du comment. Mais impossible de trouver deux personnes qui ressentent l’objet tortueux de la même manière. C’est la richesse de Begotten (promesses de discussions fiévreuses) et peut-être sa limite (autisme volontariste et arrogant). Cela étant, la puissance hypnotique des images fait qu’on reste happé d’un bout à l’autre. Doté de grandes références picturales (logique pour un cinéaste qui a commencé à fréquenter l’art en tant que peintre), toqué de Kirsanov et de Eisenstein, Merhige organise des images viscérales, les enchaîne comme tant de tableaux apocalyptiques où tout repère rassurant semble ostensiblement bafoué et instille l’angoisse sourde dans nos cerveaux captifs. A cette nébuleuse, il greffe des allusions mystiques voire mythologiques afin de rattacher des individus réduits à des ombres planantes dont on distingue mal les visages (torturés ou masqués, c’est selon) aux archétypes d’une narration disloquée.

L’image en noir et blanc et les bidouillages formels torturant toute notion de propretĂ© et d’hygiène tentent d’apporter le contraste manichĂ©en qui manque Ă  ce prĂ©cipitĂ© très ambigu oĂą les notions de bien et de mal ont depuis longtemps Ă©tĂ© annihilĂ©es. Le travail sur le pellicule et le grain renvoient au travail de Bill Morrison (Decasia), donnant l’impression d’un travail qui se dĂ©lite tout seul. Naturellement, face Ă  tant d’énigmes, quelques rĂ©fĂ©rences cinĂ© ou picturales abondent: on pense beaucoup au Lynch de l’époque d’Eraserhead perdu dans un tableau de Munch qui colmaterait les restes du Septième sceau de Bergman avec une prĂ©dilection dĂ©sormais très contemporaine pour la dĂ©structuration voire de la destruction et la laideur Ă©rigĂ©es en modèles esthĂ©tiques. Ce qui fait peur ici – parce que, oui, Begotten glace l’échine – vient de ce qu’on ne voit pas et de ce qu’on suppute. Certaines images sont suffisamment intenses pour conforter les soupçons et laisser imaginer le pire. C’est un peu comme un cauchemar dont on n’a pas envie de se souvenir.

Ce qui est sĂ»r, c’est que Merhige a visiblement cherchĂ© Ă  crĂ©er un impact aussi puissant que Le chien Andalou, co-rĂ©alisation de Luis Buñuel et Salvador Dali. Sans y parvenir. La raison? Le film Ă©tait dĂ©jĂ  datĂ© Ă  sa sortie, en 1991. A l’heure d’aujourd’hui oĂą toutes les transgressions ont Ă©tĂ© dĂ©jĂ  opĂ©rĂ©es, il ne reste plus de grande place pour les marginaux et les talents singuliers qui passent au mieux pour des esthètes illuminĂ©s et des provocateurs inoffensifs. Imaginez le film datant des annĂ©es 30 et sur ce coup, assurĂ©ment, Merhige, par son audace et son courage, aurait vu son patronyme associĂ© Ă  celui de Tod Browning. Dans les annĂ©es 90, ce bug est devenu un hamburger pour festivaliers zozos, un courant d’air perdu dans la masse uniforme des objets de consommation. L’absence de reconnaissance est d’autant plus injuste que Merhige s’est depuis moulĂ© dans les normes cinĂ©matographiques. Sans doute par dĂ©sespoir. Près de dix ans après ce coup d’essai, il a rĂ©alisĂ© L’ombre du Vampire, un film de cinĂ©phile terriblement conventionnel – mĂŞme avec Udo Kier – autour du tournage de Nosferatu de Murnau. Avec le recul, on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’une marque de nostalgie et de jalousie envers une Ă©poque oĂą les expĂ©rimentations filmiques avaient un sens et Ă  laquelle il aurait sans doute aimĂ© appartenir.

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