Pour sa onzième édition, le Festival International du Film Policier a mis au menu une tripotée de bons et très bons films, soumis pour l’essentiel à la sagacité du jury présidé par Benoît Jacquot. Mais, attention: quelques très bonnes surprises se trouvaient ailleurs. Parmi lesquelles le fabuleux two cops movie Dragged Across Concrete de S. Craig Zahler, avec le duo Mel Gibson-Vince Vaughn.

PAR BAPTISTE LIGER (AU FESTIVAL DE BEAUNE)

Ce n’est certainement pas en Bourgogne qu’on va se plaindre des violences policières. Tout du moins, du côté de Beaune, durant les cinq jours du Festival International du Film Policier, dont la onzième édition s’est déroulée du 3 au 7 avril dernier. Meurtres sordides, trafics en tous genres, ripoux sans scrupules, corruption protéiforme et délinquance de mineurs étaient au cœur de la sélection de longs-métrages, sélectionnés par Bruno Barde et son gang et proposés au public, dans l’ensemble plutôt ravi de la récolte 2019. Retour sur quelques films marquants, entre quelques virées sémantiques du côté de chez Louis Jadot, Louis Latour ou Albert Bichot (maisons viticoles aux noms de stars du muet ou d’étudiants actuels du cours Florent)…

Commençons par la fin, Ă  savoir par le palmarès – ce qui tombe plutĂ´t bien, car le Grand prix est revenu Ă  un film qui, justement, reverse la chronologie des faits. BenoĂ®t Jacquot et son jury ont en effet couronnĂ© Face Ă  la nuit du cinĂ©aste d’origine malaisienne (et installĂ© aujourd’hui Ă  TaĂŻwan) Wi Ding Ho. Un drĂ´le d’objet, foutraque et assez fascinant, qui tente d’embrasser plusieurs genres en une seule entitĂ©, entre S.F., pur film noir et mĂ©lo naĂŻf. Nous sommes ainsi conviĂ©s Ă  une remontĂ©e dans le temps, Ă  travers trois moments – pour trois chapitres, trois nuits essentielles – de la vie d’un flic. Et, Ă©videmment, des ellipses aussi importantes que ce qui est montrĂ© Ă  l’écran. On sera notamment sĂ©duit par le premier tiers, futuriste, magnifiquement photographiĂ© par Jean-Louis Vialard, qui nous permet de retrouver ce bon vieux Jack Kao (bien connu des fans de HHH). Le reste, au demeurant digne d’intĂ©rĂŞt, s’avĂ©rera peut-ĂŞtre un poil moins convaincant, mĂŞme s’il y a lĂ  beaucoup d’idĂ©es, d’envies de cinĂ©ma inspirĂ©es aussi bien par Wong Kar-wai que Jia Zhang-ke, Gaspar NoĂ© ou Krzysztof Kieslowski. Au passage, Face Ă  la nuit offre un beau rĂ´le Ă  Louise Grinberg, formidable comĂ©dienne Ă  laquelle le cinĂ©ma français devrait davantage s’intĂ©resser…

Restons en Asie, mais cĂ´tĂ© Philippines. Avec son titre qui rappelle John Grisham et Joel Schumacher, Alpha – The Right to kill (Prix du jury, ex-aequo avec Piranhas, convaincante adaptation convaincante du roman de Roberto Saviano avec ses kids napolitains se la jouant Gomorra) permet au champion des festivals Brillante Ma. Mendoza de s’offrir un vrai petit polar nerveux. Sans pour autant renier sa patte nerveuse et quasi-documentaire, qui dĂ©crit admirablement les mĂ©thodes de la police locale, qui ne serait pas franchement du genre Ă  se prĂ©occuper des polĂ©miques sur les tirs de flashball… A tous les niveaux de la sociĂ©tĂ©, le pays est ici montrĂ© dans un Ă©tat de corruption gĂ©nĂ©ralisĂ©, oĂą il faut toujours tricher, donner, se contenter de pourboires et oĂą il semble normal, pour les femmes, d’être prĂ©maturĂ©ment veuves…  On n’oubliera pas la schnouffe planquĂ©e dans les patates, les couches et accrochĂ©e aux pattes des pigeons voyageurs (ce qui nous vaut quelques passages tout Ă  fait Ă©difiants!).

D’ailleurs, comme le titre l’indique, les piafs sont Ă©galement au programme d’un autre beau film de la compĂ©tition (Prix SpĂ©cial Police): Les Oiseaux de passage de Ciro Guerra et Cristina Gallego (notre film du mois). PrĂ©sentĂ© l’an passĂ© en ouverture de la Quinzaine des rĂ©alisateurs, cette fresque sur la naissance des premiers cartels en Colombie, dans les annĂ©es 70, a tout d’une grande. Loin de l’univers urbain habituellement dĂ©crit, elle oscille entre le dĂ©sert et la forĂŞt, se focalisant volontiers sur la faune animalière comme un Ă©cho aux destins des individus. Derrière la drogue et les flingues, les lois ancestrales et celles du commerce, il y a lĂ  surtout un saisissant des grandes tragĂ©dies classiques, avec des personnages fĂ©minins particulièrement riches. Et les gros thèmes n’écrasent en rien ici l’expĂ©rience sensorielle de cinĂ©ma, dont la richesse doit beaucoup au remarquable travail sur le son signĂ© Carlos Garcia.

Il y a, entre autres bêtes emplumées, des corbeaux et des dindons de la farce dans le dernier Rodrigo Sorogoyen (révélé avec Que Dios nos perdone). Champion de la dernière cérémonie des Goya (avec ses sept trophées), le thriller politique El Reino – salué à Beaune par le Prix de la critique – s’intéresse au calvaire d’un soutier d’un obscur parti, soudain mis sur le devant de la scène, qui se retrouve mêlé à une sombre affaire de corruption. Notre homme cherche alors coûte que coûte à laver son honneur en tentant de faire chuter certains gros bonnets de sa formation… En politicien paranoïaque et manipulateur, Antonio de La Torre livre une composition très impressionnante et sa seule performance, entre capacité à déblatérer des mensonges et regards ambigus, suffit à rendre El Reino haletant. Si la première partie s’avère trop explicative et bavarde, avec une installation trop longue, la seconde nous offre quelques morceaux de bravoure, parmi lesquels une virée, dans une maison occupée, afin de récupérer d’obscurs documents, et un mémorable accident de voiture. Sorogoyen est à son meilleur lorsque la tension d’une scène dépasse les seuls éléments de scénario trop calculés. On a déjà hâte de voir son nouveau long-métrage (avec Anne Consigny), Madre – sur la Croisette ?

Le festival ne se rĂ©sume Ă©videmment Ă  la seule compèt’. Ainsi, prĂ©sentĂ© hors-compĂ©tition, non en sĂ©ance de gala mais en milieu d’après-midi (sans doute pour Ă©viter les accidents cardio-vasculaires et les traces de vomi sur les fauteuils du CGR), le Golden Glove de Fatih Akin (auquel le festival rendait par ailleurs hommage) n’a pas manquĂ© de faire parler de lui. Il faut dire que son Ă©vocation du serial killer allemand Fritz Honka, dans le Hambourg des annĂ©es 70, s’avère loin du petit film social attendu, montrant une filiation inattendue (mais revendiquĂ©e) avec Maniac de William Lustig et Henry, portrait of a serial killer de John McNaughton. D’une sauvagerie et d’une laideur bluffantes, cette restitution des mĂ©faits de ce tueur de dames âgĂ©es (si possible obèses, sales et en mauvaise santĂ©) – avec force coups de saucisse et utilisation gĂ©nitale de la moutarde – montre une radicalitĂ© assez surprenante. Oui, Akin charge parfois la barque et trop de glauque calculĂ© finit par limiter le malaise – enfin, tout est relatif : on attend le verdict de la commission de classification, et le compte-rendu des discussions… MalgrĂ© ses vingt minutes de trop, ses maladresses de structure, cet hommage au cinĂ©ma d’exploitation glace le sang autant qu’il sĂ©duit par son humour très (très) noir. Qui ne se rĂ©duit pas par cette mention au gĂ©nĂ©rique : «produit par JĂ©rĂ´me Seydoux». On en a dit tout ce que l’on pensait il y a peu.

Mais le plus stimulant de la cuvĂ©e 2019 aura sans aucun doute Ă  chercher du cĂ´tĂ© de la section Sang neuf – rĂ©servĂ©e (en thĂ©orie) Ă  des cinĂ©astes dĂ©butants, des Ĺ“uvres un peu dĂ©calĂ©es ou fragiles. On a ainsi apprĂ©ciĂ© les dĂ©buts de Laure de Clermont-Tonnerre avec Nevada et son pitch impossible (validĂ© par Robert Redford, producteur exĂ©cutif du film!)  – la relation entre un taulard (campĂ© par Mathias Schoenaerts) et le cheval mustang qu’il doit domestiquer. Il faudrait aussi donner un coup de pouce au maladroit mais saisissant Donnybrook, adaptation d’un chouette rural noir de Frank Bill par le documentariste Tim Sutton, mĂŞlant tragĂ©die redneck dans l’Indiana et combats de free fight, avec un incroyable mĂ©chant. Surtout, comment ne pas ĂŞtre d’accord avec le jury «bis», prĂ©sidĂ© par Samuel Benchetrit, qui a attribuĂ© (Ă  l’unanimitĂ©) son prix dit «Sans neuf» au gĂ©nial Dragged Across Concrete, dernier bijou de ce poète nommĂ© S. Craig Zahler.

Après les Indiens cannibales de Bone Tomahawk, le pénitencier néo-Hostel de Section 99 (sans oublier les méfaits gore des joujoux nazis de Puppet Master : The Littlest Reich dont il était le scénariste), ce grand amoureux des entrechats et litotes livre un pur modèle de «two cops movie». Sur deux heures et demie impeccablement rythmées, le cinéaste prend le temps de raconter le coup préparé par un grigou sexagénaire (Mel Gibson, pas trop vieux pour ces conneries) et son acolyte (Vince Vaughn), récemment mis à la plaque pour une procédure peu orthodoxe, révélée par une vidéo compromettante. Mais était-il raisonnable de s’en prendre à un gang bien organisé, qui a à peu près autant de sentiments qu’un lion affamé devant une gazelle à la patte cassée?

Violence sadique jubilatoire (faut dire: quelle d’idée d’avaler une clé…), mise en scène au cordeau, capacité à faire exister des personnages, casting malin (ajoutons Don Johnson jouant les chefs de la police, Udo Kier en king du costard et Jennifer Carpenter dans un rôle fulgurant), récit impeccablement tenu, dialogues imparables (Zahler ne serait-il pas, tout simplement, l’un des meilleurs dialoguistes d’aujourd’hui?), mauvais esprit assumé (pas sûr que notre ami soit forcément le bienvenu aux conseils des parents d’élèves et aux réunions du CRAN…): Dragged Across Concrete est, de l’avis de la grande majorité des festivaliers, le véritable Grand prix de cette édition. Le jéroboam du cœur, en quelque sorte (pourquoi n’était-il pas dans la compétition traditionnelle? Sans doute une liste mal recopiée par un stagiaire…). Chers amis de Metropolitan Filmexport, une sortie en salles aurait été judicieuse, en lieu et place d’un statut DTV vraiment réducteur pour une telle œuvre, objectivement majeure dans le genre. Oui, il y a un vrai public pour voir au cinéma un grand film noir, ambitieux, pouvant concilier ceux qui veulent un bon film du samedi soir et les exégètes pointus du meilleur B d’antan. Et ce, pas seulement dans les festivals. Alors, si vous déconnez, on en cause à Zahler – et vous connaissez son imagination, dès qu’il faut rendre justice…

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