Le film prĂ©fĂ©rĂ© de Quentin Tarantino est sorti il y a deux dĂ©cennies, et pourtant il n’a rien perdu de sa superbe. Il Ă©tait plus que temps pour le Chaos de revenir sur ce vĂ©ritable phĂ©nomĂšne.

PAR ALEXIS ROUX

Dans un Japon minĂ© par le chĂŽmage et la dĂ©linquance juvĂ©nile, le gouvernement (qu’on devine totalitaire) a mis en place le programme Battle Royale. Comprenez une version rĂ©actualisĂ©e des jeux du cirque de l’Empire Romain, soit une classe de lycĂ©ens sĂ©lectionnĂ©s au hasard et forcĂ©s Ă  s’entretuer trois jours durant sur une Ăźle isolĂ©e, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. De quoi, en thĂ©orie, juguler la violence de la jeunesse et la faire rentrer dans le droit chemin.

Bien loin de la fadasse et consensuelle franchise des American Nightmare (qui ne fait que survoler la question de la violence en sociĂ©tĂ©), l’avant-dernier long-mĂ©trage du regrettĂ© Kinji Fukasaku se prĂ©sente, lui, comme un brulot sans concessions, dĂ©molissant brique par brique une sociĂ©tĂ© nippone mortellement obsĂ©dĂ©e par la loi et l’ordre, et prĂȘte Ă  l’imposer au-delĂ  de toute considĂ©ration morale. Comme l’annonce avec une ironie bien trouvĂ©e le carton d’avertissement de dĂ©but de film, Battle Royale ne fait pas la fine bouche niveau mise Ă  mort sanglantes. Le ton est donnĂ© dĂšs la sĂ©quence de briefing, durant laquelle une animatrice de programmes jeunesse prĂ©sente les rĂšgles du jeu avec une innocence glaçante. La violence sera frontale, outranciĂšre, assourdissante. Il faut dire que Fukasaku, dĂšs les annĂ©es 70, dĂ©peignait dĂ©jĂ  la violence sous un angle naturaliste Ăąpre et brutal, encore aujourd’hui impressionnant. MalgrĂ© une distribution quasi- exclusivement juvĂ©nile, les surgissements gore et autres mises Ă  mort cruelles sont lĂ©gion, prenant par la musique classique qui les illustre une dimension puissamment tragique. Face Ă  ce dĂ©ferlement sanguinaire, seule compte la loi du plus fort et le film montre bien vite une grande partie des lycĂ©ens succomber avec plus ou moins de plaisir sadique Ă  l’appel du sang.

C’est lĂ  que le film se montre en fait le plus impitoyable, dans sa reprĂ©sentation sans fard de la nature humaine. Le film nous dĂ©peint comme des ĂȘtres fragiles, dominĂ©s, incapables de rĂ©frĂ©ner bien longtemps notre pulsion de mort, vaguement justifiĂ©e par l’instinct de survie. Au grĂ© de leurs pĂ©rĂ©grinations survivalistes, Shuya et Noriko, les deux personnages principaux, deux anges plongĂ©s en Enfer, vont croiser la route de plusieurs de leurs camarades, l’occasion pour le film de mettre en scĂšne toute l’ampleur d’un conditionnement psychologique qui rĂ©siste mĂȘme Ă  l’environnement sauvage de l’üle. Une jeune lycĂ©enne se maquille avec soin Ă  l’endroit mĂȘme oĂč elle Ă©gorgea une autre Ă©coliĂšre, une jeune femme effectue son jogging de bon matin avant d’émasculer de rage un camarade trop insistant, un groupe d’amies prĂ©parent un bon petit-dĂ©jeuner avant de s’entretuer violemment… Ces quelques mimiques de scĂšnes de vie quotidienne ne dĂ©bouchent in fine que sur la souffrance, confĂ©rant au film un regard particuliĂšrement nihiliste.

Pourtant, une certaine poĂ©sie surnage dans ce fatras de chair meurtrie, le personnage du Professeur (magistralement incarnĂ© par un Takeshi Kitano tout en retenue) en Ă©tant l’incarnation la plus troublante. Au milieu d’accĂšs de barbarie monstrueusement insensibles, il se montre souvent espiĂšgle, enfantin, toujours en dĂ©calage avec la froideur militaire qui l’entoure. Au fond, ce n’est qu’un enfant triste lui aussi, emprisonnĂ© dans un corps d’adulte, victime comme les autres d’une sociĂ©tĂ© en dĂ©liquescence, qui ne considĂšre plus la vie et la mort que sous un angle statistique (cf. les cartons de texte qui annoncent chaque dĂ©cĂšs de maniĂšre froide et impersonnelle). Par sa prĂ©sence, le film contourne avec astuce un manichĂ©isme dangereux, refusant Ă  chaque instant de reprĂ©senter l’ĂȘtre humain comme une crĂ©ature binaire et dĂ©pourvue de nuances. Car comme l’expliquait l’hĂ©roĂŻne du rĂ©cent Assassination Nation, l’humanitĂ© se scinde en trois catĂ©gories: ceux qui sont fondamentalement bons, ceux qui sont fondamentalement mauvais, et ceux qui sont susceptibles de basculer d’un cĂŽtĂ© ou de l’autre sous le poids de l’autoritĂ©. Bien que sorti il y a presque vingt ans, Battle Royale se rĂ©vĂšle encore aujourd’hui une parfaite illustration de ce triste adage.