[BARBARA CARLOTTI] Cinéma du Chaos, dites-vous?

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[BERTRAND MANDICO RÉDACTEUR EN CHEF] La chanteuse Barbara Carlotti explore ses rêves au cinéma.

TEXTE : BARBARA CARLOTTI / COLLAGE : BERTRAND MANDICO

« Il y a, à coup sûr, la magie noire de Kenneth Anger qui fait apparaitre dans des temps irréels de vraies sorcières contemporaines en cage, les oiseaux de l’eau-delà, Marjorie Cameron et Anaïs Nin, lueurs sacrées féministes, la musique Sataniste des premiers Pink Floyd, un Lucifer arc-en-ciel comme light-motif expérimental du récit, où les peurs et les plaisirs troubles de l’enfance hypnotisent l’homme revenu du monde matériel.

Il y a la magie blanche de Cocteau, le sang du poète visionnaire, qui regarde les yeux fermés la caméra, un regard franc peint sur les paupières, la main plongée dans les miroirs, à traverser les espaces de vie et de mort, et s’élève dans les airs les contes féeriques, les mythes vivants cachés au tréfonds de notre mémoire, l’animalité qui dévoile en clair-obscur la beauté de l’âme. Un récit d’amour libre où le verbe renvoie à l’image qui renvoie à l’idée même de la beauté.

Il y a tout ce que le cinéma a produit de fantômes et d’hommes en feu, Ghost Rider, chevauchées fantastiques, apparitions, Fantom of Paradise, génie défiguré, emprisonné qui déchaine sa colère et poignards perçant les cœurs idéalistes. Brian de Palma, Dario Argento, John Carpenter, George A. Romero. Tout autant que de Shining, d’Exorciste, de maison hantées et de critiques acerbes et infiniment inquiétantes de la violence crue et incontrôlée de l’Amérique par David Lynch dans l’ensemble de son œuvre mais qui prend une dimension cosmique dans la saison 3 de Twin Peaks. Puissances obscures de l’univers nous subissons ton joug !

Combien de visages, combien d’images de l’inexpliqué, des visions troublées de la peur, des pulsions destructrices, de l’impossibilité à comprendre la matière psychique qui anime les corps furieux et puis il y a la magie technicolor de Bertrand Mandico qui prend peut-être ses racines vivantes en haut de la Montagne Sacrée de Jodorowsky.

Le cinĂ©ma de Bertrand Mandico – Concerto Baroque des expĂ©riences

Rêves à la nature mystérieuse, profondeurs béantes de l’imagination, les liens invisibles de la nature se tissent dans une ombre incertaine, l’animal se mélange au végétal, nuit et jour ne font qu’un, la matière mutante du réel irradie devant nos yeux.

On parle ici une langue mythologique : Ă©nigme du Sphynx aux portes de la ville, oĂą Ĺ’dipe sacrifiĂ© dialogue avec le temps, prophĂ©ties des Sibylles, actrices chevauchant leurs dĂ©sirs et leurs regrets, priant NĂ´tre Dame des Hormones, propositions absconses du fantĂ´me bleu, archange au sexe-ailĂ© monnayant la dernière danse du peintre Ă  l’orĂ©e de sa mort, ordres et sĂ©vices du commandant d’un navire en prise avec les remous de l’ocĂ©an, Joy-Sapho mi-femme mi-dĂ©esse cinĂ©matographique imprimant sur la pellicule ses incantations poĂ©tiques pour un cinĂ©ma-spirit dĂ©jouant les ravages du temps.

On se situe ici avant l’invention du Dieu, par delà l’espace et le temps. C’est un cinéma-rituel, la danse des métamorphoses, dans un monde où chaque élément a sa conscience propre. Transe oculaire chatoyante où chantent les esprits.

«J’ai tout vu, tout, j’en suis sure» sans ordre, ni raison, je sais que ce monde existe. Il s’exprime sur le sel argenté de la pellicule, se développe et se lie en prisme comme il se lit à l’endroit, à l’envers, «à rebours» esthète et excentrique, dans une ronde circulaire. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.

Mais regardes-y à deux fois, tu n’as pas pu saisir à première vue, la profondeur de ces images mutantes, qui te montre l’essence même du cinéma. « Regarder-Voir ».

Dans la jungle de l’esprit apparaissent en contre-jour les statues vivantes des corps, leurs énergies lumineuses se mêlent aux entités formelles de la nature où l’homme réduit à sa qualité première tisse le grand rideau de perles qui le maintient à Terre, cette boue heureuses aux nombreux orifices.

Le fil et l’aiguille piquĂ© dans la lumière, ces films, ces filles de l’air et l’eau, circulent librement pour ouvrir la conscience. J’y perçois un message, simple et unique : Je fais partie du chaos – matière noire de l’univers), chaque cellule de mon corps s’y reconnaitra intuitivement si je me laisse traverser par ces images.

L’individu se détache imperceptiblement de ce monde, surgit, irradie et retourne à l’ombre, dans la clarté naissante du matin ou dans l’obscurité qui point, je ne distingue ni son sexe, ni son visage mais je sens sa présence, son être, ce qui l’anime et le porte à la vie. De sa langue confuse surgit tous les accents toniques de la survie. Comment imprimer mieux la pellicule de notre sauvagerie élémentaire? Le cinéma ici se fait expérience sensible à se regarder faire, intensité électrique entre obsession visuelle de l’incandescence et mise en scène des codes bariolés du cinéma sensitif. Il nous propulse dans un ailleurs commun: celui de pulsions.

Me voilà au point du sommeil, tenu au plus archaïque syncrétisme, autant de films de Bertrand Mandico m’apparaissent comme des propositions onirique d’un réel recomposé où les vibrations invisibles (spirituelles, cérébrales, sexuelles, animales et végétales) communiquent à l’image et font corps dans la lumière, ce corps en mouvement qu’est le cinéma.

Un cinéma qui se regarde faire, à capter présences et irradiations, à aménager le chaos, à illuminer de la puissance vibratoire ce qui est en nous et autour de nous à chaque instant: le concerto baroque de nos expériences sensibles. » B.C.

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