[BABADOOK QUEER] Comment un croque-mitaine est devenu le meme des LGBTI

Ce qui était une représentation de la dépression, flippante et décharnée, s’est changée en icône survoltée et décomplexée

Le croque-mitaine grimaçant de Mister Babadook, le film d’horreur de Jennifer Kent, est devenu le meme prĂ©fĂ©rĂ© de la communautĂ© lgbti. Mais pourquoi est-il aussi chaos?

PAR JEREMIE MARCHETTI

Rien, mais alors rien du tout, ne l’avait destiné à un tel sort. Et ça c’est chaos, tellement chaos. Remontons le temps: en 2014, le film d’horreur Mister Babadook de Jennifer Kent se tape une jolie côte auprès des fantasticophiles, quasiment sur le point de devenir un futur classique. On y voyait les efforts méritoires d’une mère de famille endeuillée, luttant pour ramener à la raison son fils de 6 ans. Quand un livre de contes intitulé Mister Babadook se retrouve mystérieusement dans leur maison, ledit fils est convaincu que le Babadook est la créature qui hante ses cauchemars.

Un premier essai – osons le dire – un poil surestimĂ© mais très intĂ©ressant, oĂą les scènes non fantastiques se rĂ©vĂ©laient parfois plus surprenantes que toutes celles axĂ©es sur le surnaturel, trop rĂ©fĂ©rencĂ©es (Roman Polanski, Stephen King) et un poil trop «blumhouse». De leur cĂ´tĂ©, les scènes du rĂ©el questionnaient alors la maternitĂ©, la dĂ©pression, le deuil: comment gĂ©rer la perte de l’être cher ou sa descente dans la folie? Comment faire quand votre gosse est moche, con et hystĂ©rique? Bref, malgrĂ© tout, on aimait bien le monstre vedette, jamais montrĂ© face camĂ©ra (excellente idĂ©e Ă  l’heure oĂą l’on montre tout, tout le temps). Un croquemitaine dans la grande tradition du genre, se matĂ©rialisant via un livre pop-up parfaitement malaisant. Pas de quoi rire. Sauf qu’il a suffi d’un post de tumblr ironique («Whenever someone says the Babadook isn’t openly gay it’s like «Did you even watch the movie??» soit «quand quelqu’un dit que le Babadook n’est pas ouvertement gay, c’est qu’il n’a pas vu le film») finisse par irriguer une sensibilitĂ© camp involontaire au film de Jennifer Kent.

Puis viendra un bug informatique sur la plate-forme Netflix, classant le film parmi le genre «lgbt movie» et là, c’est l’explosion. Une bafouille d’abord gentiment moquée, avant de devenir un meme incontrôlable: alors que les pride approchent tout autour de la planète, de nombreux meme font leur apparition sur Tumblr et compagnie, bien décidés à transformer littéralement la créature en icône queer. Et certains n’hésitent plus à se costumer comme tel, aussi bien dans des shows de drag-queens que durant les pride. Ce qui était une représentation de la dépression, flippante et décharnée, s’est changée en icône survoltée et décomplexée, rejoignant la petite fanfare des monstres ayant flirté avec le monde gay: le Frankenstein de James Whales, Pinhead, Freddy Krueger ou encore le Jeepers Creepers (le seul véritablement et ouvertement gay du lot). Le monstre des ténèbres exubérant, bruyant, ignoré, craint, claquemuré (il se faisait finalement dompté et enfermé dans une cave); la peur illustrée transformée en célébration délirante.

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