Face à l’attente générée par Prisoners of the ghostland avec Nic Cage, Red Post on Escher Street, que Sono Sion a réalisé juste avant et qui était récemment présenté au Black Movie (chouette festival indé à Genève), risque de passer sous le radar. Or, loin du petit plaisir récréatif ou de la commande réalisée vite-fait-bien-fait, ce film choral de deux heures trente procure le même emballement que lors du visionnage-surprise de Noriko’s dinner table (la prequel de Suicide Club, réalisée en 2002). Soit l’un des meilleurs films de son auteur.

Depuis quelques films maintenant – depuis Himizu (201l), en fait -, il est clair que le cinéma de Sono Sion tend à une forme de méditation. Un approfondissement de fond enveloppé dans le confort maitrisé d’une forme olympique. Si le récent et fulgurant The Forest of Love se voulait la part sombre et désespérée de sa filmographie, alors Red Post on Escher Street se présente comme le pendant plus lumineux: malgré le chaos du monde et le joug de la mélancolie, il est question de véhiculer un message passionné et plein d’espoir sur la jeunesse et le cinéma comme ultime force rédemptrice. Why you don’t play in Hell? et sa bande de réalisateurs amateurs qui priaient le Dieu Cinéma en signaient déjà les prémices mais c’est mieux ici, devant la boite aux lettres rouge d’Escher Street, là où se cristallisent les espoirs d’un avenir.

L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, tombant sur l’annonce d’un casting pour le nouveau film de Tadashi Kobayashi, un cinéaste à la mode. Ce dernier, guidé par les conseils d’une mystérieuse jeune femme, cherche à mettre en scène un film avec un casting 100% amateur. Seulement, comme dans Mulholland drive, des forces extérieures vont en décider autrement. La première partie détaille les prémices de l’audition et sur ce qui pousse les protagonistes à venir tenter leur chance. Les chapitres se succèdent sur un modèle au départ bien établi. Un comique de répétition se met incidemment en place (la route barrée menant au studio, les vœux devant la boite aux lettres avalant les candidatures etc.) Tout s’enchaine dans une bonne humeur et une euphorie montant crescendo. Puis arrive la seconde partie avec l’arrivée de celle qui pense mériter une vie misérable. Une candidate ayant rempli sa fiche de participation à côté de sa mère agonisante à l’hôpital avant d’aller porter sa lettre tel un fantôme. La tristesse et l’angoisse prennent le pas sur la bonne humeur ambiante. Sono Sion nous fait revenir par à-coups à la raison, dévoilant à quel point cette troupe a un vécu et des cicatrices. L’audition devient alors un moyen pour tous d’exprimer aussi bien sa passion que sa colère et son mal-être.

Il y a une vraie volonté pour le réalisateur de rendre hommage à tous ceux qui, en silence, jouent leurs vies de façon cathartique, pendant que les autres s’épanouissent dans la lumière. Un chapitre hilarant avec le «Roi des figurants» donnant des conseils à des novices pour rester le plus longtemps possible dans le champ de la camera rend compte tendrement de cette triste réalité. Tout le film, jouant de ces contradictions et de ces révélations, est emballant au-delà du raisonnable. Alors, oui, comme dans de nombreux films choraux, le traitement de tous les protagonistes s’avère inégal. Les métaphores sont parfois trop surlignées, le grotesque des situations se révèle toujours bien extrême (comme d’hab, avec Sono, ça passe ou ça casse)… Reste que le cinéaste nous embarque toujours avec lui, confiant plus que jamais en son sujet. Il s’autorise des détours, manque de nous perdre avant de revenir in extremis à son sujet initial. Le climax en forme de rébellion de ces invisibles en sera d’autant plus jouissif et libérateur. Même si le superbe plan-séquence final dans les rues bondées de Tokyo viendra tempérer ce qui s’annonçait pourtant comme un pur happy-end. G.C.

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