Quand Paul Schrader lorgne du côté d’Hollywood Babylone, cela donne Auto Focus, mise en lumière des méandres scandaleux du Septième Art.

Le lien qui unit l’autopsie des mœurs dépravées des étoiles de Kenneth Anger au quatorzième long-métrage de Paul Schrader est on ne peut plus limpide. Comme expliqué par le cinéaste lui-même au Forum des Images, Auto Focus avait pour but de «chercher le sordide dans le ventre d’Hollywood». Adapté du livre de Robert Graysmith The Murder Of Bob Crane et initié par Scott Alexander et Larry Karaszewski, habitués des destins hors du commun et producteurs de Larry Flynt, Ed Wood ou plus récemment Dolemite Is My Name, le film raconte l’ascension fulgurante puis la descente aux enfers de Bob Crane (Greg Kinnear), acteur de télévision propulsé sur le devant de la scène par la série comique Papa Schultz (Hogan’s Heroes, dans la langue d’Afida Turner). Une célébrité qui lui vaudra de sombrer dans le stupre et la mégalomanie, enchaînant les conquêtes adultérines, les soirées dans les strip-clubs et les parties fines, filmant ses ébats avec son comparse John Carpenter (aucun lien), campé par l’indéboulonnable Willem Dafoe. Un parcours chaotique et sulfureux qui s’achèvera dans le sang, lorsque Crane est retrouvé battu à mort dans sa chambre d’hôtel en 1978. Carpenter fut un temps suspecté du meurtre, mais l’affaire reste encore aujourd’hui non-élucidée.

Malgré son rôle initial d’exécutant, il ne fait aucun doute que Schrader a su dès l’écriture s’approprier ce biopic d’un genre peu commun, allant jusqu’à en modifier la fin, qui tissait jusqu’alors le fil d’une possible rédemption pour son scabreux tandem. S’ils apparaissent comme les victimes d’un monde cynique et amoral, qui hisse un illustre inconnu au rang de superstar avant de le jeter comme un malpropre, Crane et Carpenter sont aussi et surtout deux êtres déviants par essence, unis par une relation ambigüe, oscillant entre la complicité et le rejet, trouvant chacun un sens à leur vie dans la consommation des corps. Le film se montre à ce titre particulièrement cru, multipliant les scènes de débauche avec une constance presque industrielle, comme le fera quelques années plus tard Martin Scorsese dans son Loup de Wall Street. Dans sa peinture des marginaux du divertissement grand public, le film n’est pas non plus sans évoquer le travail d’un certain Paul Thomas Anderson et son génial Boogie Nights (qui reposait pour sa part sur une logique nettement plus empathique). Si la véracité des événements dépeints est clairement revendiquée, Schrader s’autorise là-encore quelques libertés, jouant sur la limite entre réalité et fantasme (cf. le tournage d’un épisode durant lequel les bas-instincts du personnage se matérialisent sur le plateau, séquence hallucinatoire et cauchemardesque).

Il faudrait toutefois être de mauvaise foi pour ne pas constater le caractère presque trop sage du film, qui déroule son programme sans sourciller et manque parfois d’un peu de folie. Si Auto Focus fourmille d’idées intéressantes, comme la multiplication des régimes d’images (via les homes movies pornographiques de Bob, source d’une obsession maladive) et sa dernière partie, beaucoup plus sombre, à l’ambiance hypnotique et déréalisée, Auto Focus est à ranger dans la (très) courte liste des œuvres mineures de Paul Schrader. Une étape optionnelle dans sa filmographie mais qui contient sans nul doute de quoi ravir, envers et contre tous, les inconditionnels du cinéaste.

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