Où cours-tu, Jennifer Jason Leigh? Où vas-tu Jenny? Femme publique, fofolle du village, giga maso chez les sado: on ne savait, il fut un temps, où virait la carrière de cette blonde à la mine boudeuse, fausse ingénue et vraie dingo. Avant d’embarquer dans sa période studio dans les 90’s (Altman, Holland, Schroeder, Coen, Cronenberg…), elle se teste dans des rôles pas possibles: dominatrice ou écartelée, agressée ou avortée, elle encaisse tout. Elle plonge dans le bain glacial du «psychotic women movie» dans le méconnu Heart of Midnight, présenté sans grand succès au festival d’Avoriaz en 1989, avant de disparaître dans les bacs de vidéos-clubs. Et pourtant, quel drôle de bidule, ni thriller érotique bling bling, ni véritable film d’horreur, mais un peu tout ça à la fois, et en même temps si loin de tout. C’est pour nous, c’est pour vous.

Jenny paumée dans un sex-club hanté? Comme disait Frank N Furter dans The Rocky Horror Picture Show: «I see you shiver with antici…pation!». Jenny, ici Carol, hérite de la boite de nuit en ruine de feu son oncle, excuse idéale pour quitter sa maman (Brenda Vaccaco en froufrou panthère le temps de dix secondes montre en main). Le Midnight, comme il s’appelle, est un bouge encore en travaux, perdu dans un quartier miteux, et dont l’étage supérieur servait de lupanar au tonton pervers. Cris de gosse, poteau qui buzze, vent d’ouest et porte qui claque; on goûte rapidement l’inquiétante étrangeté des lieux, en particulier lors d’une visite minutieuse de l’étage interdit, où chaque porte s’ouvre sur des fantasmes de bric et de broc: pornoland, donjon sm, plage de polystyrène, loge à costumes et… chambre d’enfants.

Méchante ambiance. Jenny s’y adapte tant bien que mal, pousse même (et assez bien) la chansonnette pour se réchauffer, mais il suffira d’un malheureux soir pour que les ouvriers tordus du coin rentrent par effraction pour la violer, s’imaginant être invités, comptant parmi eux un Steve Buscemi déjà tout chelou. Névrosée jusqu’au cou, la jeune femme devra son salut à un témoin gênant, qui finira terrassé – ironiquement – par la police. Les nombreux moments embarrassants auprès de la flicaille (dirigée par Frank Stallone, frère de Sylvester) épinglent même sans détour leur sale manie à malmener les violées plutôt que les violeurs. Rien qui n’arrangera le cas de Carol, déjà sujette à de nombreux traumatismes enfouis ayant rendu sa sexualité particulièrement fragile. Mais bientôt des objets bougent, des gens disparaissent et ça galope en dessus et en dessous: on croirait même entendre les râles de plaisir des cochonous qui peuplaient le Midnight. Big bang polanskien: Carol/Jenny est-elle bonne pour l’asile ou un fantôme erre t-il entre les slings? Un flic fouineur et ambigu (Peter Coyote) s’invite même de temps à autre, et semble en savoir bien plus qu’il ne le dit.

L’idée du lieu hérité/maudit, laissant une jeune femme seule à de multiples possibilités et à une révélation atroce, rappelle beaucoup Next of Kin, son cousin australien. Mais Heart of Midnight joue davantage avec le vertige mental, le mauvais goût (la déco roroco décrépite vogue entre Lynch et Sayadian), magnifie Jenny à chaque plan, conscient du bijou en action, s’amuse à redécorer le récit gothique à l’ancienne, comme si Ann Radcliffe se retrouvait avec du Laura Brannigan entre les oreilles. Bien que faisant appel à ce qu’on pourrait qualifier du «queer panic», le dernier tiers étonne par son mélange d’effroi et de tendresse, loin de tomber dans la confrontation finalgirlesque induite par la mode du slasher. Glamour à mort, comme poudrée de sucre glace, la conclusion fait comme si tout ceci n’avait été qu’un mauvais rêve…

Réalisation: Matthew Chapman. Produit par Andrew Gaty. Scénario: Matthew Chapman. Avec: Jennifer Jason Leigh, Peter Coyote, Brenda Vaccaro, Steve Buscemi, Frank Stallone. Musique: Yanni. Photo: Ray Rivas. Montage: Penelope Shaw. Prod: Virgin Vision, AG Productions. Distribution: The Samuel Goldwyn Company. Sortie: 1988. Durée: 93 minutes

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