Après avoir reçu un hommage lors de la 26ème édition du Festival de Gérardmer, on retrouve l’acteur à Cannes à l’affiche de Bacurau, film brésilien de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornolles. Il y débarquera dans un rôle aux allures de cowboy avec ses yeux revolver. Mais Udo Kier, c’est aussi le roi de la grime, du faux sang et de la gravure de mode.

PAR LOUISE FILIPPI

To know death, Otto, you have to fuck life in the gallbladder. Décrète un jeune Udo Kier en blouse blanche, pointant une prisonnière nue et ensanglantée. «Gallbladder» que l’on traduit par vésicule biliaire en anglais. «Ok» répond en silence son assistant dans Flesh For Frankenstein de Paul Morrissey (1973). Et nous aussi, on hoche la tête, inclinés face à cet homme qui manie aussi bien la subversion que l’élégance.

Après un passage à Londres où il débute sa carrière d’acteur, c’est donc dans les années 1970 qu’il commence à forger la personalité singulière qu’on lui connait, mêlant horreur et sensualité. Sous le nom de Comte Christian von Meruh, il nous plonge au coeur d’une Autriche psychédélique en période d’Inquisition, avec une ribambelle de scènes de chasse au sorcière, entre torture porn et véracité historique. Il s’agit de La Marque du Diable (1970) de Michael Armstrong et Adrian Hoven où l’apprenti finit par s’éprendre d’une demoiselle prête à subir les sévices du sadique Lord Cumberland, maître des opérations…

Il poursuit son chemin en glissant peu à peu sur les pistes underground et côtoie depuis l’Italie la scène new-yorkaise de l’époque, apparaissant dans les films de Warhol et Morrissey. Il y incarne le Baron sanguinaire déjà cité plus haut et l’année d’après un comte Dracula tout aussi assoiffé de sang. De cette décennie là, on peut en citer d’autres comme Histoire d’O (1975), Exposé (1976), Spermula de la même année, ou le mythique Suspiria (1977) de Dario Argento. Si le rouge lui va si bien, il se lie alors avec plusieurs cinéastes pour de plus longues collaborations, dont Rainer Werner Fassbinder, Walerian Borowczyk ou encore Lars von Trier, affirmant une image à la fois double et si singulière.

C’est avec My Own Private Idaho (1991) réalisé par Gus Van Sant, qu’Udo Kier joue dans son premier film américain. On se souvient des ébats statiques filmés à la manière de portraits vivants, où, seulement vêtu de sa beauté étrange, il achète une nuit en compagnie de Keanu Reeves et River Phoenix, tous deux très jeunes et incarnant la prostitution déchue d’une Amérique triste et profonde. Mais également cette scène qui précède, aussi fulgurante que malaisante: Udo entre en valse avec un abat-jour, mettant en lumière son propre génie… Il raconte dans une interview qu’il s’agissait à l’origine d’une référence à un concert donné à Moscou quelques temps plus tôt, et ayant oublié son micro, il avait dû utiliser une lampe torche, proclamant un acte d’avant-garde face à un public russe très perplexe. Cette fameuse chanson dont il est question, c’est son tube intitulé Der Adler (L’Aigle) sorti en 1985. «Thinking of power, every hour» grimace Udo Kier, tantôt en costard à plume, tantôt en père de famille, et haltérophile à ses heures perdues. On notera les quelques plantés du couteau dans une dinde qui gicle, les grandes épaulettes, quelques louboutins qui bravent le parquet et encore beaucoup de style. Tout cela dans un décor de télévision en damier rose et noir, très chaos-techno.

Tendance pop qu’on retrouvera plus tard dans le clip Deeper and Deeper (1992) de Madonna où il réadapte de nouveau cette scène devenue fétiche…

On pourrait encore effectuer de nombreux voyages temporels, l’acteur faisant appel à une imagerie en strates et prêtant son visage à Bruce LaBruce le temps d’un cliché à Brimingham, à Eve et Gwen Stefani dans Let Me Blow Ya Mind, ou plus récemment au dernier Puppet Master, avec un visage cramoisi et luisant, entre Double-Face et Freddy Krueger… Cette figure étrangement familière demeure pourtant insaisissable, car il semblerait que sa grâce ne se soit jamais épuisée, que son talent réserve encore des surprises, et que ses apparitions dont on ne compte plus le nombre forment une toile alternative dans un cinéma de traverse, qui croise autant un Rob Zombie qu’un Guy Maddin, un block-buster qu’une palme d’or. Comme si ses diverses facettes se multipliaient de façon exponentielle avec le temps, formant un théâtre du bizarre, absurde et toujours plus beau.

Udo Kier sera présent au Festival de Cannes comme acteur dans Bacurau, le western fantastique de Kleber Mendonça Filho, aux côtés de Sônia Braga, en compétition officielle

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here