Réalisateurs de films beaux-bizarres, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic donnent de leurs nouvelles après une trop longue absence avec L’angle mort, un film de super-héros pas comme les autres présenté au Festival de Cannes à l’ACID. Chaos en transe.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR & THEO MICHEL / PHOTO DE PIERRE TRIVIDIC: ROMAIN COLE

Le cinĂ©phile ado des annĂ©es 1990-2000 avait bien de la chance lorsqu’il tombait le soir Ă  la tĂ©lĂ©vision sur des programmes qui ne ressemblaient Ă  rien de connu (ceux qui se souviennent encore avec Ă©motion du cycle Skandal sur ArtĂ© et de sa diffusion tardive de La BĂŞte de Walerian Borowczyk savent de quoi on parle). Et, parmi ces surprises, figurent les premières oeuvres chaos de chez chaos de nos amis pour la vie, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic: tout d’abord, avec Le Cas Lovecraft (Fipa d’Or), beau portrait de l’auteur et jolie commande pleine d’ombres et de lumières pour la collection Un Siècle d’Écrivains de France3. Puis l’on tombe au hasard, peu de temps après le bug de l’an 2000, en trainant un soir sur Canal+, Ă  une Ă©poque oĂą la chaĂ®ne diffusait des surprises (chose qui a, bien entendu, disparu depuis) sur la diffusion de Ceci est une pipe (Journal extime), moyen mĂ©trage assorti d’un carrĂ© rose X Ă©veillant notre curiositĂ©. Après avoir visionnĂ© la chose bien bizarre, plus de doute, ces deux mecs sont quand mĂŞme super gonflĂ©s, ils filment cash, comme ils l’entendent, et si cette pipe frontale de Patrick sur Pierre vous emmerde, allez boire de l’eau tiède ailleurs. Entre Lovecraft et la fellation, l’onirisme et le rĂ©alisme cru, nous voilĂ  tout tourneboulĂ©s, on veut les suivre, on veut voir de quoi leur avenir sera fait.

On flashe sur leur premier long mĂ©trage Dancing (2001), nouveau home movie possĂ©dĂ© par le fantastique (cosignĂ© comme Ceci est une pipe avec Xavier Brillat) puis sur leur second: L’Autre (2008), adaptation d’un roman d’Annie Ernaux avec une fabuleuse Dominique Blanc. Puis on les perd de vue. Pierre Trividic poursuit son activitĂ© de scĂ©nariste (Marvin ou La belle Ă©ducation) et Patrick Mario Bernard, son activitĂ© de plasticien et signe en solo Good, un documentaire consacrĂ© au musicien Rodolphe Burger. Mais le projet L’angle mort axĂ© sur un homme invisible qui ne sait que faire de son super-pouvoir et sur lequel ils bossaient de concert prend du temps. Beaucoup de temps. En juillet 2016, alors que le financement est quasi bouclĂ©, malheur: aucune chaĂ®ne ne prĂ©achète le film et le projet se trouve en stand-by, Joey Starr et Vanessa Paradis quittent le navire, Isabelle CarrĂ© reste. Bonnes fĂ©es, Marie-Ange Luciani, productrice de 120 Battements par minute et Julie Gayet via la sociĂ©tĂ© de production et distribution Rouge, viennent Ă  la rescousse. Un nouveau casting prend forme (Golshifteh Faharani Ă  la place de Vanessa Paradis). Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic respirent, nous aussi par la mĂŞme occas’ et c’est reparti.

Sur le papier, L’angle mort s’impose comme une relecture noire, urbaine et Lovecraftienne Ă  mort du mythe de l’homme invisible. L’histoire sera celle de Dominick Brassan (Jean-Christophe Folly) qui a le pouvoir de se rendre invisible. Il ne s’en sert pas beaucoup. Ă€ quoi bon, d’ailleurs? Il a fait de son pouvoir un secret vaguement honteux, qu’il dissimule mĂŞme Ă  sa fiancĂ©e (Zaza CarrĂ©). Et puis vient un jour oĂą le pouvoir se dĂ©traque et Ă©chappe Ă  son contrĂ´le en bouleversant sa vie, ses amitiĂ©s et ses amours. Du fantastique, encore et toujours, et tant mieux: «Le fantastique est un genre qui nous intĂ©resse beaucoup Ă  partir du moment oĂą il nous oblige Ă  recrĂ©er le rĂ©el de manière pertinente et prĂ©cise», nous confiait Patrick Mario Bernard, lors de la sortie de L’autre. «Pour qu’il opère, il faut construire le monde de façon rigoureuse. C’est le glissement qui fait que les repères se perdent petit Ă  petit, que les zones d’ombre deviennent de plus en plus inquiĂ©tantes, que l’on commence Ă  receler des prĂ©sences. Cela nous traverse en permanence. En fait, notre goĂ»t pour le fantastique est moins Ă  rapprocher de la question du genre que d’une forme de sensibilitĂ© aux choses. Personnellement, j’ai l’impression de vivre dans le fantastique en permanence. La porositĂ© du monde, la façon dont les choses circulent fabriquent du fantastique en continu. Pour nous, l’inconnu n’est pas une peur. Ce qui nous intĂ©resse, c’est d’aller vers l’inconnu.» Soit faire ici comme un certain Shyamalan: montrer le super-hĂ©ros par le prisme de l’intime et de la quĂŞte existentielle: «Cela compte beaucoup pour nous de jouer avec cette orchestration du monde. De passer de choses gigantesques oĂą la place de l’individu est noyĂ©e Ă  des espaces beaucoup plus intimes et petits oĂą le personnage retrouve tous ces contours. Pour montrer justement que ces contours sont extrĂŞmement fragiles. On peut les perdre très vite.»

Se perdre vite et bien. Chez eux, on adore se paumer dans le tumulte urbain pour Ă©prouver une intense mĂ©lancolie: «Les paysages urbains, de nuit, grâce Ă  l’éclairage qui pose un glacis sur tout ça, amènent une nouvelle beautĂ© urbaine qui de jour est complètement dĂ©vastĂ©e par l’incohĂ©rence complète de ce monde.» Et lĂ , normalement, vous opinez tous de la tĂŞte en vous sentant compris. Vous aussi, vous ĂŞtes excitĂ©s comme des puces. Vous voulez voir ça. On verra de quoi il en retourne au prochain Festival de Cannes mais on est dĂ©jĂ  convaincu que l’ACID tient entre ses mains un joyau discret dont le reste du casting en possibles contre-emplois Ă  la Nicloux (Claudia Tagbo, Comte de Bouderbala…) promet d’ajouter au trouble. En l’Ă©tat, son existence constitue une victoire pour tous les amoureux du chaos intime.

InfluencĂ©s pour les arts plastiques par Dan Graham et Marcel Duchamp, et pour le cinĂ©ma, par Tod Browning, Stanley Kubrick, Steven Soderbergh, Michael Mann, Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic veulent nous emmener en bons singuliers du cinĂ©ma franco-français Ă  la dĂ©couverte d’un monde invisible dans notre quotidien peuplĂ© de fantĂ´mes invisibles et de dĂ©mons intĂ©rieurs. Mais, attention, ne pas s’attendre Ă  une redite des prĂ©cĂ©dents travaux, juste Ă  une continuitĂ© d’obsessions : «Ce qui dĂ©termine les formes que l’on visite, c’est le sens», ajoute Patrick Mario Bernard. «La question du brio et de l’épate ne nous intĂ©resse pas. Ce qui compte pour nous, c’est de trouver l’image qui va ĂŞtre en adĂ©quation avec ce que la chose raconte. La question du style est secondaire. ForcĂ©ment, il en dĂ©coulera un style mais notre film suivant n’aura pas nĂ©cessairement le mĂŞme style que L’autre. Il aura la tĂŞte qu’il devra avoir, aussi simplement que ça.»

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