CinĂ©aste trĂšs populaire dont le succĂšs dĂ©borde largement les frontiĂšres de la CorĂ©e, Bong Joon Ho trouve toujours le moyen de glisser dans ses divertissements quelques observations politiques bien senties. Et s’il Ă©tait le plus subversif des cinĂ©astes corĂ©ens?

PAR GÉRARD DELORME / PHOTO: ROMAIN COLE

Il ne manque pas en CorĂ©e de cinĂ©astes caustiques. Prenez Im Sang Soo, qui dĂ©nonce rĂ©guliĂšrement avec une rage fĂ©roce la sociĂ©tĂ© dirigeante locale. Le problĂšme, c’est que son public est dĂ©jĂ  convaincu et que ses films divisent. Pas moins incisif, Bong Joon Ho est plus universel. Il habille ses attaques sous une forme qui divertit en masse, surfant sur les genres avec un Ă©gal savoir-faire.

Memories of murder suivait les codes du polar pour traiter de la frustration au fil d’une enquĂȘte jamais rĂ©solue (modĂšle qui inspirera Zodiac Ă  Fincher). Mine de rien, l’aspect documentaire de la procĂ©dure permettait au cinĂ©aste de montrer au passage l’exercice de la brutalitĂ© chez les policiers, tellement quotidien qu’il en devenait quasiment invisible, subliminal, inscrit dans la normalitĂ©. The Host, sous couvert de film catastrophe, utilisait le monstre comme une matĂ©rialisation des dysfonctionnements de la sociĂ©tĂ© corĂ©enne, tout en dĂ©nonçant les abus des AmĂ©ricains qui se comportent en territoire conquis. Snowpiercer, le Transperceneige reprenait la fable politique de la BD pour lui donner la dimension d’un blockbuster. Quant Ă  Okja, qui empruntait pas mal d’élĂ©ments Ă  Babe, il livrait une rĂ©flexion impitoyable sur notre rapport Ă  la nourriture, sous une apparence de film pour enfants.

Dans la mĂȘme veine paradoxale, Parasite semble traiter des rapports de classe sous une forme rĂ©solument comique et spectaculaire. Comme le sens va de pair avec le divertissement, on peut se demander quel aspect a le plus d’importance pour BJH, mais la rĂ©ponse est probablement que les deux Ă©lĂ©ments sont liĂ©s. En tout cas, le rĂ©sultat est rĂ©guliĂšrement rĂ©jouissant, mĂȘme s’il laisse planer un doute: Ă  quoi bon? Quand on considĂšre rĂ©trospectivement les grands films qui ont dĂ©noncĂ© les injustices ou les abus, on se rend compte qu’ils n’ont jamais modifiĂ© le monde, ni changĂ© la vie. S’ils ont brossĂ© les bien-pensants dans le sens du poil, ils ont aussi rĂ©joui les financiers. Paul Haggis le rappelait, lorsqu’on l‘interrogeait sur l’éventuelle difficultĂ© Ă  traiter des sujets subversifs Ă  Hollywood: «Au cinĂ©ma, disait-il, on peut tout dire, pourvu que ça rapporte de l’argent». On peut quand mĂȘme espĂ©rer que ça contribue aussi Ă  garder les yeux ouverts. C’est toujours ça de pris.

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