Le photographe Antoine d’Agata, la cinquantaine, est un artiste ancré dans le réel et effrayé par l’ennui, en quête d’adrénaline, d’histoires et d’accidents. Devenu cinéaste, il a fait le tour du monde pendant trois ans, du Cambodge à Cuba, de l’Inde à la Norvège, pour rencontrer des prostituées tous azimuts et de junkies qui se piquent en quête d’ailleurs. Ils parlent tous des langues différentes mais expriment la même souffrance du corps qui ne va plus et qui ne veut plus se relever. Question : qui a envie là maintenant d’un grand huit doloriste, en pleine crise politico-économico-culturelle ? Qui a envie de voir ce spectacle de la misère ? Réponse : Vous ! Aux antipodes des atrocités télévisuelles aux ficelles racoleuses que l’on se fade à longueur de temps, Atlas réveille – enfin – ce qui sommeille en tous, détonnant dans un registre mal fréquenté, mû par l’envie de son auteur d’aller voir ailleurs.

A l’origine, il y a une volonté manifeste de la part d’Antoine d’Agata de s’affranchir de ses frustrations de photographe et d’utiliser un nouveau vecteur d’émotions, une nouvelle forme et une nouvelle drogue dure pour recueillir des témoignages, filmer les derniers souffles et les derniers mouvements de l’homme, son agonie et le délabrement du monde qui l’entoure. Comme l’annonce le dossier de presse, avec une solennité proche de l’oraison funèbre dans une cathédrale : «Il n’y a pas de dieu ou d’indulgence dans ses nuits, mais l’acceptation qu’il n’y a que la chair». Pour faire simple, «on est tous mortels et certains sont plus foutus que d’autres». Que faire alors, à part crier dans le vide et se battre contre des moulins à vent, dans un monde imparfait où l’on tolère le sexisme, l’homophobie, le racisme et où l’on trouve normal/logique de céder aux sirènes du consumérisme?

D’Agata, qui aime les ostracisés et les monstres au sens noble, qui se situe de leur côté sans le moindre jugement et en dépit d’une étiquette branchouille (qu’il se fout d’avoir ou de ne pas avoir au fond), a vécu dans les cloaques, partageant les monologues, les nuits, les drogues et les vies dissolues de ces filles de triste, jusqu’à devenir l’une d’elles. Pour ce faire, il a d’abord filmé des entretiens classiques avant de tout réécrire selon les lieux, les événements, les rencontres. Avant de demander directement aux prostituées d’écrire leurs textes, sorte de longs soliloques à réciter face à l’appareil photo. On imagine aisément la galère au moment du montage, là où le film se joue et où tout brûle, pour rassembler cette somme d’expériences en 1h15. Tout semble si intéressant, à commencer par lesdits soliloques qui, en quelques mots simples, en disent beaucoup. A dire vrai, à l’arrivée, en regardant les 1h15 de cet éprouvant Atlas, difficile de «consommer», de digérer pareille expérience tripale, qui en cherchant le plaisir ne trouve que douleur. Et difficile de ne pas déchiffrer les influences de Antoine d’Agata qui, dans sa représentation de l’horreur du monde, du sexe malade et des paradis artificiels, évoque autant Bukowski que Baudelaire. Avec une incroyable licence poétique, D’Agata a sculpté les chairs et des corps en mouvement, repus ou agités par des émotions souterraines, interrogé la dignité comme l’obscénité en faisant sienne cette phrase du grand Buko : «l’amour est un chien de l’enfer», humanisé les corps baisés lors des rapports tarifiés et ramené des images stupéfiantes. D’une choquante et scandaleuse beauté.

Légitimement, d’aucuns trouveront la démarche controversée – c’est le principe tout bête de l’art que d’ébranler les convictions et d’éveiller les consciences endormies, non ? – parce que extrême mais loin, si loin de la posture du mâle blanc occidental qui fait son tour du monde de la misère avec un regard pseudo-bienveillant ou compatissant, D’Agata pense à juste titre que le documentaire ne doit pas se résumer à de l’illustration polie et policée, que la morbidité et le silence des corps sont encore plus éloquents que de belles photos d’art, que les plans composés apportent un trouble supplémentaire à ce que nous regardons – et qu’ainsi notre regard à nous dans la salle de cinéma en devient dérangeant. En somme, qu’il n’est pas nécessaire de prendre le spectateur par la main pour tout lui expliquer, qu’il faut lui fermer sa gueule pour qu’il se taise enfin et regarde ce qui se passe ailleurs avec ses yeux hypnotisés, qu’il faut l’emmener prendre de la cocaïne en Ukraine, du crack à Cuba, du speed en Norvège, de la méthamphétamine au Cambodge et lui faire comprendre, malgré tout, qu’il est possible de sublimer la laideur ou d’ennoblir le réel. D’où cette impression de beauté et de poésie paradoxales qui parcourt cet Atlas sous substances opiacées, d’un bout à l’autre.

Selon D’Agatha, pour comprendre autrui, l’artiste a besoin d’être comme autrui, de vivre comme autrui, de goûter aux mêmes choses qu’autrui. Un mot, un seul, le guide, pour ne pas se perdre et tenir bon : la compassion. Et ce qu’il a tiré de cette expérience compassionnelle, unique en soi, aventureuse et dangereuse, se passe de commentaires. Elle ne réclame heureusement pas que l’on applaudisse au courage, comme chez Guignol, et que l’on envisage cette témérité comme un gage de qualité. Ces images paroxystiques témoignant de tous les délabrements et de notre humanité de monstres pourraient être celles d’un prêtre défroqué ayant vu l’enfer que l’on applaudirait autant. Et parce que le regard de D’Agatha est sans cesse le bon, elles échappent à tout ce que l’on pouvait redouter (les écueils du voyeurisme, du chantage émotionnel etc.), questionnant incidemment la question d’artiste et de son engagement. Si ça ne vous plait pas, on vous conseille d’attendre le prochain Danièle Thompson.

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