Voici donc le court métrage expérimental ayant accompagné Eraserhead de David Lynch pendant deux longues années lors des Midnight Movie, cet illustre phénomène de la diffusion à minuit de films chaos initié dans les années 50 puis propagé au début des années 70 dans les mégalopoles. Encore aujourd’hui, après des décennies de bizarreries tous azimuts, cette merveille d’animation onirique fait son petit effet tant son étrangeté réelle, opaque et angoissée, n’en recèle pas moins une poésie et le rapproche du langage des songes.

PAR PAIMON FOX

Suzan Pitt, son auteur, le décrit tout simplement comme «un poème visuel sur le processus créatif». Une fable érotique et poétique où l’animation décrit les flux interdépendants du rêve et de l’imagination à travers laquelle l’âme est en quête de sens. Pour plein de raisons, Asparagus se rapproche du surréalisme tel que Borowczyk et Svankmajer l’ont eux-aussi pratiqué pendant cette décennie. En seulement une vingtaine de minutes, on assiste, médusé et perdu, à la représentation d’un univers mental et tordu, celui d’une artiste au masque végétal envisageant le monde extérieur de manière sensible et charnelle. À la fois spectatrice et actrice, cette dernière découvre les phases de sa propre évolution. Ce qui séduit, au-delà de l’inventivité évidente du style, c’est le refus de faire sens, de faire référence, de s’inscrire dans une mouvance. De toute évidence, la démarche artistique de Pitt est purement instinctive et non référentielle, ne fonctionne pas dans une tautologie vaine. L’exploration des rêves constitue un cadre idéal pour y décliner des registres de prédilection. Elle a alors des coudées d’avance sur les autres.

A la manière d’une boîte de Pandore, Asparagus a des allures de rêve freudien plongeant dans la psyché et donc le monde intérieur de Suzan Pitt, dispensant des métaphores psycho-sexuelles. Si l’ensemble s’avère coloré et vigoureux, Suzan Pitt traversait, elle, une période de dépression et voyait la vie en noir. Comme souvent, l’inspiration est sombre et le traitement, lumineux. L’auteur en parle avec des mots simples pour dire des choses apparemment évidentes. Peut-être que ce film parle de lui-même et n’a pas besoin d’explications. L’asperge – Asparagus du titre – y constitue une évidente métaphore phallique : «La sexualité surgit au moment où vous rencontrez un autre être humain et recherchez une sorte de contact profond avec lui. Bien sûr, il y a le plaisir mais je pense que le physique peut être métaphysique. La sexualité est une manière de comprendre le monde, de s’inscrire dans la nature.»

Les scènes à caractère sexuel et psychodramatique, bien que donnant l’apparence d’être narratives, ne sont en fait que des facettes d’une boucle sans fin. C’est aussi la description d’une solitude heureuse, celle d’une artiste qui a besoin de cette solitude pour laisser son esprit divaguer, trouver son propre monde, imaginer des idées folles et les offrir aux autres. Dans une industrie peuplée d’intervenants extérieurs, une artiste doit appliquer un raisonnement propre. Dans la manière de procéder, on n’est pas loin de l’écriture automatique voire d’un Buñuel qui, lui, ne souffrait aucun compromis. Et si on devait lui trouver un équivalent, il faudrait peut-être chercher dans ce qui s’est produit plus tard, du côté de la Japanimation du regretté Satoshi Kon (Paprika).

Asparagus a nécessité quatre années de préparation; le résultat, unique en son genre, en valait la peine. Essentiellement connue pour ce court, Suzan Pitt a commencé par la peinture avant de s’essayer au film d’animation au début des années 70 via une caméra 8mm. Plus tard, elle a conçu deux opéras contenant des images animées sur scène (La Damnation de Faust et La Flûte magique) et créé deux grands spectacles multimédia à la Biennale de Venise et à l’université Harvard. Si Asparagus vous a plu, tentez son autre film-monstre : Joy Street.

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