As usual, Ulrich Seidl en dit long sur le dĂ©sespoir d’une poignĂ©e d’hommes et de femmes ravagĂ©s par la misĂšre sexuelle et affective.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Au grĂ© de ses fictions (qui ressemblent Ă  des documentaires) et de ses documentaires (qui ressemblent Ă  des fictions), Ulrich Seidl, rĂ©alisateur qui avec Michael Haneke aide Ă  ne pas dĂ©sespĂ©rer du cinĂ©ma autrichien (Dog Days, Import / Export et sa trilogie Paradis). Avec un style impassible et clinique (ses cadres prĂ©cis et obstĂ©tricaux, pas de putasserie avec de la musique mĂ©lodramatisante), il frappe fort. Comme dans JĂ©sus tu sais, stupĂ©fiant mĂ©trage qu’il a tournĂ© entre Dog Days et Import / Export, dans lequel des hommes et des femmes de tous Ăąges se flagellent dans une Ă©glise en confessant tous leurs pĂ©chĂ©s pseudo- honteux, en quĂȘte de cette lumiĂšre divine rĂ©demptrice qui viendra les tirer de leur marasme existentiel. Si JĂ©sus est sensĂ© savoir, l’homme, lui, ignore. A en juger les rĂ©actions extrĂȘmes que ses films gĂ©nĂšrent en festival (seul moyen de dĂ©couvrir ses Ɠuvres).

Avec ce foudroyant Animal Love, Ulrich Seidl montre des individus de tous sexes qui reportent leur amour mort sur des bĂ©bĂȘtes en les caressant avec une frĂ©nĂ©sie douteuse ou en leur faisant des papouilles. ObĂ©issant ainsi Ă  l’idĂ©e dite du « vieux con », un peu rĂ©pandue lorsqu’on a dĂ©passĂ© la soixantaine selon laquelle « plus on connaĂźt l’ĂȘtre humain, plus on aime les bĂȘtes« . Ainsi, cet homme retrouvĂ© dans des immondices Ă  sa naissance qui vit dans un taudis avec son pote et arpente les bas-fonds du mĂ©tro pour rĂ©colter du pognon avec un lapin dans ses bras; ainsi, cette poupĂ©e brisĂ©e de quarante piges qui lit toutes les lettres d’amour de ses anciens amoureux Ă©phĂ©mĂšres avant de se tourner vers son chien pour lui confesser son amour Ă©ternel; ainsi, ce couple qui s’amuse avec leur animal pour compenser l’absence d’une petite fille prĂ©maturĂ©ment disparue; ainsi, ce couple de vieux garçons qui se servent dans leur bestiole pour agresser les consciences voisines; ainsi, cet homme qui mate un porno et appelle une opĂ©ratrice de tĂ©lĂ©phone rose pour simuler une chaleur sexuelle dans son appartement glacial. Oui, l’énumĂ©ration laisse craindre le pire dans le prĂ©cipitĂ© maso-misĂ©rabiliste, l’inflation glauque et ses trĂ©molos de rigueur. Mais Seidl utilise sa camĂ©ra comme une arme, pour raconter la misĂšre.
En contrepoint Ă  cette galerie, Seidl donne de l’importance Ă  un jeune couple Ă©changiste qui a priori n’entretient aucun rapport avec les bĂȘtes. Mais il suffit de voir le copain prendre sauvagement sa nana face camĂ©ra pour comprendre qu’ils se comportent comme des bĂȘtes. Les hommes sont des bĂȘtes; les bĂȘtes, des hommes exploitables (le lĂ©vrier afghan sportif qui s’entraĂźne sur un tapis). En auscultant un malaise contemporain, Seidl montre des tranches de vie dĂ©pressives oĂč les amours sont devenues chiennes. RĂ©trospectivement, l’insistance avec laquelle il filme les vieux agonisants Ă  l’hĂŽpital dans Animal Love prĂ©figure l’horreur de Import / Export. Les situations sont suffisamment choquantes pour provoquer le rire, arme idĂ©ale pour combattre le rĂ©el. Mais on peut aussi prendre le choix de s’en Ă©mouvoir. ProfondĂ©ment. Il arrive qu’au dĂ©tour d’une phrase ou d’un regard (les larmes discrĂštes de la quadra fanĂ©e) le masque du spectateur tombe, s’effrite et se brise en mille morceaux inconsolables. A ceux qui pensent que le rĂ©alisateur autrichien rĂ©pand sa bile et sa misanthropie Ă  travers des pĂ©tards mouillĂ©s pour festivaliers bobos, rĂ©torquons-leur que l’homme ne cherche pas Ă  provoquer gratuitement; mais, ouvertement, il sonde l’envers inavouable d’une sociĂ©tĂ© malade oĂč la frontiĂšre morale est bannie depuis des lustres. Ulrich Seidl est un humaniste cruel qui constate, le cƓur crevĂ©. Son montage et son regard sont des protections, pour lui – et nous – Ă©viter le pathos, le chantage Ă©motionnel mille fois plus pute. Mais il ne faut pas s’y tromper: ce qui peut passer pour de l’humour avec ses copains dans une salle de cinĂ©ma ou un soir, devant sa tĂ©lĂ© ou son ordi, n’est que l’illustration d’une rĂ©alitĂ© flippante, pas souvent montrĂ©e, pas souvent acceptable. C’est du Haneke, avec la mĂȘme dĂ©tresse derriĂšre la provoc de l’électrochoc (genre « rĂ©veillez-vous, ça souffre autour de vous, ouvrez les yeux ») sans le cĂŽtĂ© dissertation antispectacle ni les prĂ©tentions philosophiques qui peuvent irriter les scrogneugneux. Maintenant, celui qui refuse de voir cette dĂ©tresse peut toujours continuer Ă  considĂ©rer ça comme de la provoc glacĂ©e et retourner Ă  ses chefs-d’Ɠuvre de camomille. Libre Ă  lui mais libre Ă  nous d’y voir une obligation nĂ©cessaire et pas inutile d’ouvrir l’Ɠil et de briser le cƓur, comme un appel Ă  la compassion pour nos monstres.

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