[ANIMAL LOVE] Ulrich Seidl, 1995

As usual, Ulrich Seidl en dit long sur le désespoir d’une poignée d’hommes et de femmes ravagés par la misère sexuelle et affective.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Au gré de ses fictions (qui ressemblent à des documentaires) et de ses documentaires (qui ressemblent à des fictions), Ulrich Seidl, réalisateur qui avec Michael Haneke aide à ne pas désespérer du cinéma autrichien (Dog Days, Import / Export et sa trilogie Paradis). Avec un style impassible et clinique (ses cadres précis et obstétricaux, pas de putasserie avec de la musique mélodramatisante), il frappe fort. Comme dans Jésus tu sais, stupéfiant métrage qu’il a tourné entre Dog Days et Import / Export, dans lequel des hommes et des femmes de tous âges se flagellent dans une église en confessant tous leurs péchés pseudo- honteux, en quête de cette lumière divine rédemptrice qui viendra les tirer de leur marasme existentiel. Si Jésus est sensé savoir, l’homme, lui, ignore. A en juger les réactions extrêmes que ses films génèrent en festival (seul moyen de découvrir ses œuvres).

Avec ce foudroyant Animal Love, Ulrich Seidl montre des individus de tous sexes qui reportent leur amour mort sur des bébêtes en les caressant avec une frénésie douteuse ou en leur faisant des papouilles. Obéissant ainsi à l’idée dite du « vieux con », un peu répandue lorsqu’on a dépassé la soixantaine selon laquelle « plus on connaît l’être humain, plus on aime les bêtes« . Ainsi, cet homme retrouvé dans des immondices à sa naissance qui vit dans un taudis avec son pote et arpente les bas-fonds du métro pour récolter du pognon avec un lapin dans ses bras; ainsi, cette poupée brisée de quarante piges qui lit toutes les lettres d’amour de ses anciens amoureux éphémères avant de se tourner vers son chien pour lui confesser son amour éternel; ainsi, ce couple qui s’amuse avec leur animal pour compenser l’absence d’une petite fille prématurément disparue; ainsi, ce couple de vieux garçons qui se servent dans leur bestiole pour agresser les consciences voisines; ainsi, cet homme qui mate un porno et appelle une opératrice de téléphone rose pour simuler une chaleur sexuelle dans son appartement glacial. Oui, l’énumération laisse craindre le pire dans le précipité maso-misérabiliste, l’inflation glauque et ses trémolos de rigueur. Mais Seidl utilise sa caméra comme une arme, pour raconter la misère.
En contrepoint à cette galerie, Seidl donne de l’importance à un jeune couple échangiste qui a priori n’entretient aucun rapport avec les bêtes. Mais il suffit de voir le copain prendre sauvagement sa nana face caméra pour comprendre qu’ils se comportent comme des bêtes. Les hommes sont des bêtes; les bêtes, des hommes exploitables (le lévrier afghan sportif qui s’entraîne sur un tapis). En auscultant un malaise contemporain, Seidl montre des tranches de vie dépressives où les amours sont devenues chiennes. Rétrospectivement, l’insistance avec laquelle il filme les vieux agonisants à l’hôpital dans Animal Love préfigure l’horreur de Import / Export. Les situations sont suffisamment choquantes pour provoquer le rire, arme idéale pour combattre le réel. Mais on peut aussi prendre le choix de s’en émouvoir. Profondément. Il arrive qu’au détour d’une phrase ou d’un regard (les larmes discrètes de la quadra fanée) le masque du spectateur tombe, s’effrite et se brise en mille morceaux inconsolables. A ceux qui pensent que le réalisateur autrichien répand sa bile et sa misanthropie à travers des pétards mouillés pour festivaliers bobos, rétorquons-leur que l’homme ne cherche pas à provoquer gratuitement; mais, ouvertement, il sonde l’envers inavouable d’une société malade où la frontière morale est bannie depuis des lustres. Ulrich Seidl est un humaniste cruel qui constate, le cœur crevé. Son montage et son regard sont des protections, pour lui – et nous – éviter le pathos, le chantage émotionnel mille fois plus pute. Mais il ne faut pas s’y tromper: ce qui peut passer pour de l’humour avec ses copains dans une salle de cinéma ou un soir, devant sa télé ou son ordi, n’est que l’illustration d’une réalité flippante, pas souvent montrée, pas souvent acceptable. C’est du Haneke, avec la même détresse derrière la provoc de l’électrochoc (genre « réveillez-vous, ça souffre autour de vous, ouvrez les yeux ») sans le côté dissertation antispectacle ni les prétentions philosophiques qui peuvent irriter les scrogneugneux. Maintenant, celui qui refuse de voir cette détresse peut toujours continuer à considérer ça comme de la provoc glacée et retourner à ses chefs-d’œuvre de camomille. Libre à lui mais libre à nous d’y voir une obligation nécessaire et pas inutile d’ouvrir l’œil et de briser le cœur, comme un appel à la compassion pour nos monstres.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here