Le grand ANDRZEJ ZULAWSKI est mort le 17 février 2016 des suites d’un cancer à l’âge de 75 ans. Souvent imité, jamais égalé. Zulawski, forever Zuzu. TRIBUTE CHAOS.

PAR ROMAIN LE VERN & LA RÉDACTION

Rien que d’énumérer sa filmographie nous donne le tournis: La troisième partie de la nuit (1971); Le diable (1972); L’important c’est d’aimer (1975); Possession (1981); Sur le globe d’argent (1987); Mes nuits sont plus belles que vos jours (1989); Chamanka (1996)… Et nous attriste, aussi. Peut-être que l’on ne reverra jamais un cinéaste aussi ivre et libre. Évidemment, vous connaissez tous ses films. Évidemment, vous les avez vus et adorés, comme nous. Même si Zulawski était le premier surpris de cette célébration sur le tard; ce qu’il nous confiait en interview au moment de la sortie de Cosmos: «En France, l’accueil de L’important c’est d’aimer et Possession était désastreux. Désastreux. Vous ne pouvez pas imaginer. Pour L’important c’est d’aimer, c’était un peu moins désastreux parce que ça a véritablement divisé le public. Les spectateurs se battaient dans les salles. Au moment de la sortie, un monsieur très charmant qui tenait une salle sur les Champs-Élysées m’avait appelé et me disait : «Vous savez, je tenais déjà ce cinéma avant la Seconde Guerre mondiale, c’est la deuxième fois de ma vie que je vois des spectateurs se taper dessus. C’est une merveille!». Je lui demande alors quel est l’autre film ayant provoqué une bagarre dans son cinéma et il me répond : «La règle du jeu (Jean Renoir, 1939)». Oh punaise, c’est bien quand même, non? Pour Possession, c’était bien pire. Une vraie débâcle. Alors oui, maintenant, Possession remonte une pente un peu difficile à remonter. Le spectateur est le contraire d’un bagarreur aujourd’hui. C’est un frileux qui attend que l’histoire et le monde lui confirment sa négation et lui disent «ah, tu t’es peut-être trompé». Et c’est un peu ce qui arrive en ce moment. Ces films que j’ai réalisés il y a longtemps revivent. Ils n’arrêtent pas de revivre. Ils ne veulent pas mourir. La renaissance de ces films aux États-Unis est assez phénoménale. Jamais je n’aurais imaginé ça. Possession est vénéré par ceux qui aiment les films d’horreur mais ce n’est pas un film d’horreur. Le réalisateur italien Dario Argento se réfère très souvent à Possession dans ce qu’il raconte. Je ne connais pas beaucoup son cinéma. Mais je ne sais pas si je dois être flatté ou détruit par cette affiliation. Ça me fait penser que peut-être un film comme Possession continue d’être considéré pour les mauvaises et non les bonnes raisons. Personnellement, je regrette juste que les spectateurs n’aient pas voulu voir Mes nuits sont plus belles que vos jours à l’époque (…) Avec La troisième partie de la nuit, je n’avais pas envie de faire un film sur la Seconde Guerre mondiale, point à la ligne. C’était faire quelque chose sur une Guerre qui n’arrête pas, qui va en sourdine, qui est sous-jacente. Parler de cette chose qui ne nous a jamais quittés. Nous sommes le mal. Ce qui me trouble énormément. Je suis extrêmement malheureux pour tout ce qui se passe et tout ce qui vous arrive en ce moment à Paris [NDR. En référence aux attentats du 13-novembre]. Sauf que, soyez gentils, comprenez que ça, ce que vous vivez aujourd’hui, je le vis depuis mon enfance. Totalement. Année après année. Avec des répits et puis des moments plus gris que rouge sang. Néanmoins, pour moi, cette chose horrible, je ne dis pas que c’est naturel mais c’est mon vécu le plus courant. Je n’arrive pas à être dans un état d’hystérie complète à ce sujet. Je n’arrive pas. Parce que ça me paraît dans la nature des choses et cette nature des choses est mauvaise. Elle est méchante. J’ai fait La troisième partie de la nuit pour mes parents. On est entré à 40 personnes dans ma famille au début de la Guerre, nous n’étions plus que 3 à la fin. Mes parents me portaient dans leurs bras et j’étais tout petit. C’était ma façon de leur dire : «merci, je sais». Mais je sais quoi au fond? Je ne sais pas. »

Le CHAOS a ainsi demandé aux journalistes Stéphane Du Mesnildot, Philippe Rouyer, Gérard Delorme, Thomas Baurez aux écrivains Pacôme Thiellement et Jérémy Fel ainsi qu’aux cinéaste Yann Gonzalez ce qu’avait représenté la découverte du cinéma de Andrzej Zulawski dans leurs parcours.

STÉPHANE DU MESNILDOT: «Écouter un morceau des Stooges ou voir un film de Zulawski, ça procurait la même sensation d’apocalypse.»

«Zulawski représente d’abord mes 14 ans, lorsque la plus grande excitation était de découvrir Bowie, d’acheter les livres de William Burroughs en 10/18 et de sécher les cours pour aller voir La Femme publique. Zulawski aurait voulu que L’Important c’est d’aimer s’appelle L’Orage (et on entend souvent dans le film le grondement du tonnerre) et c’est exactement ce choc climatique qui a bouleversé le cœur de mon adolescence. Écouter un morceau des Stooges ou voir un film de Zulawski, ça procurait la même sensation d’apocalypse. Je pense à la façon des acteurs d’aller à toute blinde, à la fois dans leurs corps et leurs dialogues. Le rythme convulsif des dialogues, presque chanté, est quelque chose qui n’a rien perdu pour moi de sa fascination. C’est aussi spécial que la voix blanche chez Bresson ou le jeu faux de Jean-Pierre Léaud. Dans La Fidélité, on reconnait très bien à l’oreille que Canet «chante mal» Zulawski alors que Pascal Greggory est absolument virtuose – comme s’il était né pour ça. Dans Cosmos, c’est parfait, comme un orchestre de chambre, avec des pointes de folie incontrôlables de Jean-François Balmer et Jonathan Genet. Il faudrait parler aussi de ces moments où une musique recouvre tous les sons, et où les acteurs sont comme possédés, les yeux écarquillés, la bouche ouverte en un début de schrei. Ils sont face à ce que l’on nommera, pour faire vite, le Mal. Il n’y a que chez Zulawski que l’on ressent ce genre de vertige.
Sinon, le mercredi de la sortie de Cosmos, j’avais un article très important à finir, et j’en étais loin. 14h passe et je me dis qu’il faut que je sois sérieux et que je peux très bien voir le film le lendemain. 16h, j’ai de plus en plus de mal à me concentrer. A 18h, je suis bien sûr dans la salle, excité comme jamais. Encore une fois, j’ai séché les cours pour aller voir le Zulawski.
J’ai vu L’Important c’est d’aimer à 15 ans aussi, et ça me fait bizarre d’être maintenant plus âgé que ses acteurs et même son réalisateur. C’est un film qui reste très difficile émotionnellement à regarder. C’est comme si les personnages se frayaient un chemin à travers eux-mêmes, leur chair, leur sang, leur douleur, sans aucune transcendance mais avec l’idée que si l’on est honnête avec ses sentiments on peut arriver à se dire vraiment «Je t’aime». Possession serait peut-être mon préféré. Je crois qu’il est impossible de faire le tour de ses mystères et de comprendre totalement ce qui «possède» d’Adjani pendant ce film. A mon avis, elle est traversée par une magie chamanique très ancienne dont elle n’a aujourd’hui aucun souvenir. Dans sa folie, son désordre, ses excès, il y a dans Possession une forme de joie et d’insouciance. Il y a aussi cet humour ravageur que l’on retrouvera dans Cosmos (les chaussettes roses, l’amant cinglé d’Adjani, Sam Neil qui se chatouille la gorge avec une plume pour vomir). On va dire que Possession, comme Cosmos, appartient au registre du burlesque métaphysique polonais. »

PHILIPPE ROUYER: «Je n’ai jamais cessé de partager mon enthousiasme pour ce cinéaste qui me manque déjà.»

«Depuis ma découverte adolescent, en salles et en douce, de L’Important c’est d’aimer (alors interdit aux mineurs), Andrzej Zulawski s’est imposé comme un de mes cinéastes préférés. Plus tard, le choc de Possession m’a conforté dans mon envie de voir tous ses autres films. Mais impossible alors de visionner La Troisième partie de la nuit, son premier long métrage tourné en Pologne et défendu à sa sortie en France en 1973 sur une dizaine de pages par ma chère revue Positif. Il a fallu attendre 1989 et Mes nuits sont plus belles que vos jours pour que j’aie enfin l’opportunité de commencer à défendre son cinéma dans mes textes. Entre-temps j’avais découvert l’homme et son extraordinaire talent de conteur à l’occasion d’un entretien explosif où il m’avait raconté (entre autres surprises) les scènes coupées de L’important c’est d’aimer. Depuis, j’ai pu enfin savourer ses films polonais (édités en DVD en France par Malavida), et, jusqu’à Cosmos en décembre dernier, je n’ai jamais cessé de partager mon enthousiasme pour ce cinéaste qui me manque déjà.
Sa maîtrise totale de l’art du cinéma lui permettait de filmer l’indicible : le cœur brûlant de la passion amoureuse, mais aussi les multiples incarnations du Mal qui détruisent l’innocence (échos aux traumatismes de sa jeunesse polonaise qu’il affirmait n’avoir aucunement romancée dans La Troisième partie de la nuit). Avec une telle ambition, ses films ne risquaient pas l’académisme. Heurtés, violents, hystériques parfois, mais aussi drôles, intelligents et bouleversants, ils faisaient chavirer tous les sens des spectateurs sensibles à sa poésie. De tous ses merveilleux films, difficile de n’en garder qu’un. Ce sera donc Possession, le plus flamboyant et le plus apocalyptique! Avec une Adjani sublime justement primée à Cannes. Et une des scènes de copulation la plus chaos jamais vue sur un écran. »

GÉRARD DELORME:«Possession est d’une densité incroyable, presque suffocante»

«Je l’ai découvert avec un mélange assez logique d’attirance et de répulsion. La texture abrasive et inconfortable de son cinéma incitait à s’y intéresser pour en dégager les intentions louables: refus de la médiocrité, quête de spiritualité, éloge de l’engagement, qui n’évitait pas toujours l’esprit de sérieux, malgré un sens de l’humour désespéré. Sans oublier cette intransigeance toujours admirable mais suspecte. J’ai toujours gardé une certaine distance.
Mon film préféré de Zulawski reste Possession. Fable maritale sur fond de guerre froide, le film est d’une densité incroyable, presque suffocante, si chargé d’idées qu’on a envie d’y retourner immédiatement, avant d’hésiter: ça fait quand même très mal. »

PACÔME THIELLEMENT: «Je suis sorti de tous ses chefs-d’œuvre excité comme une puce, prêt à la vie, l’amour, la mort, le vide et le vent»

«Zulawski, c’est l’amour du détachement violent de l’amour ; la violence possessive de la dépossession. Mes Zulawski préférés restent L’important c’est d’aimer, mais parce que ça n’est pas l’amour, et que ça n’a pas d’importance, et Possession, parce qu’il m’a dépossédé.
PS. Ses films m’ont appris à ne pas prendre mon désespoir au sérieux, et à trancher au couteau dans mon sentimentalisme patraque. Il m’ont aidé à voir la beauté grotesque des hystéries des hommes et la fascinante horreur des dépressions féminines. A chaque fois que j’étais déprimé, ses films m’ont écrasé… à l’envers ! ils m’ont remis sur pieds comme de la pâte à modeler et je suis sorti de tous ses chefs-d’œuvre excité comme une puce, prêt à la vie, l’amour, la mort, le vide et le vent. La seule manière digne de réagir à la mort de Zulawski serait de hurler comme Isabelle Adjani lorsqu’elle enfante son double dans le métro de Possession – mais je suis d’humeur à accueillir la nouvelle comme Jacques Dutronc se maquille en clown triste dans L’Important c’est d’aimer. Si le monde d’aujourd’hui est si taré qu’il ressemble comme deux goutes d’huile à celui du Diable, j’espère qu’on terminera plutôt comme Sophie Marceau dans La fidélité. « De la douceur, de la douceur, de la douceur! » (Verlaine, Lassitude).
Au-delà de l’amour-destruction: Andrzej Zulawski»

THOMAS BAUREZ: «Il a mené les débats comme il l’entendait»

«Zulawski, c’est cet homme bougon et faussement gêné de devoir se soumettre au jeu d’une master-class devant une salle comble – et déjà conquise – dans un cinéma du Quartier Latin. Zulawski n’a répondu à aucune de mes questions. Par je(u) peut-être, par esprit de contradiction sûrement. Il a mené les débats comme il l’entendait. Je l’ai un peu haï pour ça. Et puis il y a eu cette remarque pleine de bon sens: « pourquoi les cinéastes perdent-ils leurs temps à filmer des voitures qui roulent, des femmes ou des hommes qui marchent? Dans mes films, ils sont déjà sur le pas de la porte, on gagne du temps!»
Son meilleur film? Sur le globe d’argent, parce que je ne l’ai jamais vu et pourtant je me suis déjà fait le film dans ma tête: Nuit bleue, un astronaute fume une cigarette, une planète déserte, silence. Et surtout aucun voyage interminable en vaisseau.»

YANN GONZALEZ: «J’aime au moins cinq ou six de ses films de manière absolue»

«Zulawski était une sorte de mage noir capable d’allier l’incandescence la plus folle à la rigueur extrême, de transformer des actrices iconiques en monstres bouleversants, de cracher sur le monde puis de l’embrasser dans un même plan de cinéma. J’aime au moins cinq ou six de ses films de manière absolue, mais j’ai une tendresse toute particulière pour le dernier, Cosmos, qui, dans le paysage timoré du cinéma actuel, ressemble à un vilain petit canard, un mutant débraillé et fendard, hors-normes et hors-modes, d’une liberté totale et grisante. »

JEREMY FEL: «Possession, en un sens, pourrait être vu comme une des visions artistiques les plus radicales de l’enfer sur terre»

«Zulawski a toujours été pour moi un des grands cinéastes de la folie, de l’hystérie, de l’insoumission, de la colère. Avant de regarder n’importe lequel de ses films, on sait que l’on sera malmené, que rien n’y sera confortable, et que l’on souffrira au moins autant physiquement et mentalement que ses personnages. Zulawski n’épargnait pas grand-chose à son spectateur et représente pour moi à la perfection l’artiste jusqu’au-boutiste, toujours dans le combat, qu’il soit politique, esthétique ou métaphysique ; ce qui produit un cinéma extrême, qui nous fait grincer des dents, qui parfois déraille, mais qui souvent, aussi, nous foudroie par ses fulgurances.
Mon Zulawski préféré, c’est sans hésiter Possession, qui plane au-dessus de sa filmographie comme 2001 au-dessus de celle de Kubrick. C’est un des films les plus terrifiants que j’ai pu voir, constamment sous tension, saturé de visions saisissantes et qui plonge le spectateur captivé dans un malaise particulièrement prégnant. Ici grand cinéaste du chaos, Zulawski a réalisé un psychodrame où tout est hystérie, sauvagerie, terriblement pessimiste et formellement d’une beauté crépusculaire. Ce qu’il y dit sur le couple, sur le monde contemporain, où sur nos peurs les plus profondes est tout aussi effrayant que les monstres, visibles ou invisibles, qui le peuplent. Isabelle Adjani, schizophrénique en diable, furie au teint de fantôme, y trouve un de ses rôles les plus déments, ne serait-ce que pour la scène désormais mythique du métro. Possession, en un sens, pourrait être vu comme une des visions artistiques les plus radicales de l’enfer sur terre: ceux qui y entreront devront, là aussi, abandonner toute espérance.»

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