[HU TRÈS BEAU] Dans le nord de la Chine, on dit qu’il existe un Ă©lĂ©phant qui, assis, ignore le monde. DiffĂ©rents personnages sont comme prisonniers de la ville de Manzhouli. À la fin de la journĂ©e, un train va quitter la ville. C’est simple, c’est beau, c’est An Elephant Sitting Still, premier et unique film de Hu Bo qui, accrochez-vous, dure 3h50 et dont, rassurez-vous, on ne regrette pas une seule minute. Tout commence par un gros plan sur le visage de Zhang Yu (Hoodlum Yang Cheng) dont nous comprendrons, plus tard, qu’il vient de coucher avec la femme de son meilleur ami. Il explique Ă  celle-ci qu’il y a un Ă©lĂ©phant qui s’assoit et ignore le monde. De ce simple plan repose le procĂ©dĂ© visuel du film: isoler les personnages dans une bulle – avec une camĂ©ra qui ne les quitte jamais et dont l’arriĂšre-plan reste constamment flou – les isolant d’un monde qui ne les comprend, visiblement, pas. L’Ă©lĂ©phant et Manzhouli deviennent une obsession pour les personnages, une croyance presque religieuse (l’Ă©lĂ©phant convoque Gaáč‡esh dans l’hindouisme) ainsi qu’un but Ă  accomplir – celui d’aller Ă  sa rencontre et Ă©chapper Ă  un monde actuel qui, dixit les personnages, n’est qu’«un terrain vague», « un monde rĂ©pugnant». Le film se dĂ©roule au grĂ© d’un espace-temps unique: une journĂ©e dans une ville. Par la grĂące de cette camĂ©ra sans cesse en mouvement suivant de prĂšs les personnages, l’immersion du spectateur est totale, sensible Ă  la dimension Ă©lĂ©giaque de cette errance dans ce monde en dĂ©shĂ©rence. Parmi les personnages principaux, l’Ă©colier Bu, en fuite aprĂšs avoir poussĂ© Shuai dans les escaliers, ce mĂȘme Shuai qui l’intimidait auparavant. Ling, la camarade de Bu, a fui sa mĂšre et est tombĂ©e amoureuse de son professeur. Cheng, le frĂšre aĂźnĂ© de Shuai, se sent responsable du suicide d’un ami, aprĂšs avoir couchĂ© avec sa femme. Et enfin, il y a M. Wang, un retraitĂ© vif qui veut Ă©chapper la maison de retraite imposĂ©e par son fils. Vous l’aurez compris, ces quatre personnages sont inextricablement liĂ©s par l’impĂ©rieuse nĂ©cessitĂ© de fuir. La vie lĂ -bas, c’est no future: les personnages se balancent Ă  la gueule des «t’es foutu» ; «tu peux aller n’importe oĂč, tu ne trouveras rien de diffĂ©rent», «il n’y a que de la souffrance, la vie est comme-ça de toute façon». Et puis, au-delĂ  du mood dĂ©pressif, il y a cette incroyable mise en scĂšne donnant l’impression d’un long rĂȘve flottant, donnant la possibilitĂ© aux personnages de vivre pleinement ce qu’ils ont Ă  vivre. Des mouvements et des plans qui assoient le rĂ©cit, sa nĂ©cessitĂ© pure : filmer la vie de ses personnages en fuite, tĂ©moins impuissants de la destruction de ce monde guidĂ©s par leur simple sentiment d’espoir. Ils font comme ils peuvent et on les aime pour ça. An Elephant Sitting Still est soutenu par Wang Bing, Bela Tarr et Gus Van Sant, tant de cinĂ©astes qui ont probablement inspirĂ© Hu Bo dans cette dialectique visuelle organique du plan-sĂ©quence et de la durĂ©e Ă©voluant sur toute la durĂ©e de l’action. Un cinĂ©ma spontanĂ© qui renvoie au cinĂ©ma primitif des frĂšres LumiĂšre, pour capter l’apparence du monde dans tout ce qu’il y a de plus vrai, de la façon la plus simple. Comme le disait Gus Van Sant: «Avant d’ĂȘtre un directeur je suis celui qui regarde des corps bouger dans un espace. Et quelque chose naĂźt de ce travail.». Ici, comme ces corps qui se dĂ©placent dans le dĂ©cor, la camĂ©ra mobile adopte le point de vue de son rĂ©alisateur – et vient crĂ©er l’étrange sensation d’une prĂ©sence-absence. À bien des Ă©gards, An Elephant Sitting Still est un film Ă  chĂ©rir, Ă  protĂ©ger, Ă  aimer passionnĂ©ment.

THÉO MICHEL

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