Nouvelle étape du Chaos dans la rétrospective Paul Schrader au Forum des Images: American Gigolo, drame érotique fastueux et film séminal de toute une décennie.

Los Angeles, 1980. Julian Kay est un beau et fringuant gigolo, qui vit aux crochets de femmes plus âgées pensant retrouver dans le lit de l’éphèbe un fragment de leur jeunesse passée. Mais alors qu’il vient de rencontrer Michelle, une femme mûre avec qui il entame une relation ambiguë, son quotidien de doux rêveur se voit bouleversé lorsque la police le soupçonne d’avoir brutalement assassiné l’une de ses clientes.

Sans aucun doute le film le plus culte de Schrader (et l’un de ses seuls vrais succès commerciaux), American Gigolo a tout du film-manifeste, tant il condense avec clarté et rigueur les grandes lignes d’une œuvre torturée. Cultivant les apparences jusqu’à l’excès, Julian est un être insaisissable, qui se transforme au gré de ses clientes, remodelant sa personnalité et travestissant ses pensées pour mieux manipuler les cœurs esseulés qui croisent sa route. La superficialité se voit ainsi érigée au rang d’art, et Julian se fait l’incarnation de l’esprit de son époque, plus préoccupé par la poursuite puérile des nouvelles tendances que par la recherche d’une construction psychologique. Une surabondance toc qui finit par déborder le personnage et le pousse sur la route de l’autodestruction. Car plus l’histoire déroule le fil de sa machination, plus le petit monde égocentrique de Julian se trouve malmené par un retour brutal et irréversible au réel. Dissimulé derrière ses costumes de créateur, ses mensonges en cascade et ses verres fumés, Julian n’était alors qu’un être factice, un homme condamné à mener une vie de simulacre. Le personnage de Michelle apparait dèslors comme l’opportunité d’une résurrection mais aussi celle d’un piège fatal, celui de devoir ressentir à nouveau. Ce tiraillement intime fait de Julian un héros schraderien par excellence.

Mais ce qui semble avoir fait la renommée d’American Gigolo relève de son approche stylistique. Expliquant la genèse de son projet devant le public conquis du Forum des Images, Paul Schrader confiait sa volonté de réinventer le visuel de Los Angeles et capturer l’énergie fiévreuse d’une époque dédiée toute entière à la représentation de soi. Une volonté qui se traduit à l’écran par un goût prononcé pour le kitsch, une ambiance de téléfilm érotique au mauvais goût revendiqué, une garde-robe dessinée par Armani mais aussi, et non des moindres, une bande-originale aux sonorités italo-disco très affirmées, au centre de laquelle trône le célébrissime Call Me du groupe Blondie, composé par Giorgio Moroder. Mais tout comme le Scarface de DePalma quelques années plus tard, le film sera, plus ou moins malgré lui, le point de départ d’une révolution esthétique majeure (incarnée par un Richard Gere définitivement installé comme sex-symbol), le berceau d’une imagerie typique des eighties que le cinéma contemporain ne cesse plus de réactiver. Et tant pis si le grand public ignore au passage la portée critique du film et sa peinture acerbe de la Cité des Anges – que Schrader prolongera dans The Canyons en 2013, film expérimental imprégné d’une sécheresse amère.

C’est d’autant plus dommage que le film s’avérait, de par son inversion des pôles érotiques (c’est l’homme qui devient un objet et c’est la femme qui en tirera la jouissance) incroyablement avant-gardiste, anticipant la remise en question du point de vue masculin et hétéronormé d’un certain cinéma conventionnel et son lot de films polémiques. Si American Gigolo a contribué à installer pour de bon son auteur dans le paysage hollywoodien, il n’en demeure pas moins partiellement incompris. Soit le réquisitoire d’un artiste fustigeant le culte du vide et malheureusement responsable de sa glorification.

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