Hal Hartley pose une drĂ´le de question de cinĂ©ma dans Amateur: comment revisiter un genre au grĂ© d’une histoire abracadabrante de manipulation et de rĂ©demption? RĂ©ponse: en ne faisant rien comme les autres, avec notamment une Isabelle Huppert en nonne nymphomane maniant la perceuse de façon chaos.

Comment ça, vous n’avez jamais frĂ©quentĂ© le monde de Hal Hartley? Mais siiiii, ce cinĂ©aste superstar du cinĂ©ma indie new-yorkais des annĂ©es 90… Toujours pas? Certes, aujourd’hui, ses films sortent directos en DVD, mais Ă  l’Ă©poque, le monde du cinĂ©ma ne jurait que par ses excentricitĂ©s. Son dĂ©clin il le doit partiellement Ă  cet Amateur. En son temps, le film a Ă©tĂ© dĂ©moli par une critique pas très fair qui l’avait, pourtant, portĂ© au pinacle avec ses prĂ©cĂ©dents longs reposant eux-aussi sur des gimmicks et des rĂ©fĂ©rences cinĂ©philiques: The Unbelievable Truth en 1989, Trust Me en 1991, Simple Men en 1992 et Flirt rĂ©cent en 1993. Amateur fut le premier hic, le faux-pas. De ceux qu’on adore, Ă©videmment.

Première scène de cet Amateur très DĂ©tective très Godardien jusque dans son titre: une femme reconnaĂ®t un homme qui vient de se dĂ©fenestrer. Non loin, une ancienne religieuse taraudĂ©e par des questionnements mĂ©taphysiques de premier ordre (elle pense ĂŞtre l’élue de Dieu et de fait ĂŞtre animĂ©e par une mission hautement spirituelle) traĂ®ne son ennui dans des bars oĂą elle Ă©crit des nouvelles pornographiques, tend la main Ă  son prochain (l’homme amnĂ©sique en question) et cultive le paradoxe (elle se dĂ©finit comme vierge et nymphomane). Sans que l’on sache rĂ©ellement pourquoi, des tueurs sont Ă  leur trousse et viennent booster leur quotidien jusque lĂ  morne. Ni plus ni moins l’histoire d’amateurs qui tentent de vivre intensĂ©ment: une wanna-be escroc, une wanna-be pornstar, un wanna-be a man.

Le film noir avec ses codes sont dĂ©poussiĂ©rĂ©s par un Hal qui ne connait rien aux enquĂŞtes policières avec un air “sĂ©rieux, j’ai une gueule Ă  regarder Julie Lescaut?”. Hal s’en fout. Mixe les femmes fatales doubles (l’une rousse, l’autre brune), les tueurs mystĂ©rieux, la superposition de deux mondes amenĂ©s Ă  se rencontrer, la quĂŞte identitaire oĂą un personnage qui a tout oubliĂ© de son passĂ© cherche Ă  le retrouver avec l’aide d’une âme complice et secrètement amoureuse. Et le spectateur de reconstruire le puzzle de cette intrigue policière autour d’un trafic de disquettes (ce dont tout le monde se tamponne, avouons-le) tout seul, comme un grand. C’est sĂ»r, c’est pas fastoche. C’est re-sĂ»r, c’est pas essentiel (c’est mĂŞme très vain). Mais on s’y amuse comme un fou. L’intrigue qui, dans d’autres mains, aurait rĂ©clamĂ© du rythme, plaide pour l’apathie et privilĂ©gie les personnages qui aiment prendre la pose clope Ă  la main parlent avant d’agir. D’une totale libertĂ© (Ă  chaud) et d’un total humour (Ă  froid), le film exploite l’imagerie d’un New York branchouille. S’autorise toutes les audaces visuelles, sonores ou narratives (alternance de plans-sĂ©quences et de champ/contre champ, arrĂŞt brusque de la musique, un homme Ă©chevelĂ© qui dĂ©barque tel un dĂ©vot de Satan dans un snack pour se goinfrer de pâtisserie, boire la bière comme un porc avant de fracasser un tĂ©lĂ©phone publique). N’exclut pas l’ironie (la bigote qui comprend l’objet de sa mission en apercevant le visage familier d’une star de la pornographie). Choppe quelques scènes sublimes dans un tumulte cafardeux (la scène d’amour avec dĂ©couverte de la jouissance d’une caresse oĂą enfin miss religieuse toute vĂŞtue de cuir dans une pièce bleue s’initie au dĂ©sir cru). Et se moque de tout le monde.

Ajoutons qu’on est en bonne compagnie, ce qui ne gâche rien. Outre quelques visages connus (Martin Donovan et Elina Löwensöhn), on louera une nouvelle fois l’éclectisme de la Huppert, impĂ©riale nonne nymphomaniaque avec sa fucking perceuse. Par ses incursions passĂ©es dans le cinĂ©ma US (La porte du paradis, de Michael Cimino; Faux TĂ©moin de Curtis Hanson) en attendant celles du futur, la comĂ©dienne avouait dĂ©jĂ  une prĂ©dilection pleine d’humour pour les personnages zazaesques. Enfin, tel le bouclage d’une boucle, la scène finale, d’une grande intensitĂ©, ramène le spectateur au dĂ©but pour qu’il constate tout le trajet parcouru et les Ă©volutions respectives des caractères mais Ă©galement de ses prĂ©jugĂ©s. D’un bout Ă  l’autre, sans crier gare, sans pyrotechnie, Amateur, faux thriller et vrai trip, nous aurait bien fait voyager dans ses nombreuses fausses pistes. On y retourne frĂ©quemment, volontiers…

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