[ALONE IN THE DAU] Comment j’ai survécu à l’expérience

En bon enfant du siècle, j’ai naturellement été saisi de doutes et d’angoisses injustifiés lorsqu’on m’a confirmé que j’allais passer au minimum six heures à l’intérieur d’une installation artistique inspirée d’une expérience retraçant le passé de l’URSS à la six-quatre-deux…

PAR GEOFFROY DEDENIS, ENVOYÉ CHAOS À DAU

L’avant-veille du D Day, je tentais d’en apprendre le plus possible afin d’être à même de mener à terme ma mission – toujours non-spécifiée à l’heure actuelle. Je lisais donc le premier article à propos du projet suggéré par Google, il s’agissait d’un texte paru sur «Sortir Paris», qui débutait par «Vous n’avez pas pu passer à côté de ces affiches à l’effigie de DAU dans le métro». Ça commençait mal. La personne responsable de cette phrase ne faisait sans doute pas partie des individus qui, lorsqu’ils effectuent un déplacement physique dans l’espace urbain se trouvent psychiquement aveuglés par des pensées incohérentes suscitées par les stimulis affectivo-sensoriels émis par les objets, les véhicules et les êtres humains environnants. Étant de ceux-ci, je n’avais vu aucune affiche, pas plus que je n’avais vu les visages des gens du super U le matin même, ni consciemment choisi de tourner à droite ou à gauche en descendant du bus. Si bien que si le Chaos ne m’avait pas averti de cet évènement, j’aurais pu continuer à en ignorer l’existence indéfiniment.

Une chance pour moi, DAU était sensé accorder une attention particulière à ces éléments sources de confusion qui peuplent le quotidien des métropolitains hallucinés. Le forfait 24h proposait même des questionnaires personnalisés afin de rendre le voyage plus intime.

Le second et plus problématique handicap avec lequel je partais résidait dans le fait que je ne connaissais objectivement rien à l’histoire de la Russie, du moins si on m’enlevait les deux ou trois infos caricaturales de base. La somme de mes connaissances concernant la période soviétique se résumait aux clips de Laibach. Et ils sont slovènes. Malgré ce bagage hérité d’une incapacité à prêter attention aux phrases qui sortaient de la bouche des profs d’histoire-géo de la 5ème à la terminale, je m’avançais vierge de tout préjugé, habité d’une douce culpabilité, en direction de ce monument dédié à tout ce qui m’était inconnu.

J’arrive sur les lieux en essayant de me remémorer la liste over the edge of glory d’artistes ayant participé à l’élaboration du projet – dans le but de vous épargner mes nombreux blancs et autres erreurs interprétatives, voici une retranscription officielle de ladite liste: «Marina Abramovic, Carsten Höller, Boris Mikhailov et Philippe Parreno; les metteurs en scène de théâtre Peter Sellars, Romeo Castellucci, Anatoly Vassiliev; la styliste Rei Kawakubo; les musiciens Robert Del Naja de Massive Attack et Brian Eno; les acteurs Gérard Depardieu, Willem Dafoe, Lars Eidinger, les actrices Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Isabelle Huppert, Iris Berben, Hannah Schygulla, Barbara Sukowa, trois petits points». Ce palmarès donnait du fil à retordre à notre top 20 des stars du chaos 2018; et, pourtant, on avait mis le paquet.

Après avoir traversé ce que j’estimais être la retranscription météorologique de la Sibérie, je m’insérais dans le peloton de journaleux auquel je devais appartenir. Uns à uns, nous sommes appelés, numérotés et tamponnés, ambiance abattoirs. Je parle avec une des seules personnes de mon âge en apparence, elle bosse pour un truc dont j’ai oublié le nom parce qu’il est neuf heures du matin et qu’à ce moment mon corps est supposé être à l’horizontal et mon esprit en plein milieu d’un rêve. N’empêche qu’elle tape «Chaos Reign» sur son téléphone histoire de checker une fois chez elle et que moi je fais rien, manifestant un manque de sérieux et un possible geste de mépris non voulu que je ne remarque que maintenant. On nous sépare en groupes et on commence à parcourir le théâtre du Châtelet. L’intérieur ressemble à un décor de cinéma hanté, les mannequins humains sont hyper réalistes et adoptent des postures étranges. Je me demande plusieurs fois si ces choses sont vivantes, une impression probablement imputable à une visite d’enfance au Musée Grévin, ou à un trouble psychotique.

L’intérieur n’est pas chauffé, c’est comme être dans une reconstitution de mon fantasme de l’URSS, soit l’impression d’être coincé chez une personne du cinquième âge, papier peint gris à motifs chiants, photos de personnes décédées depuis des lustres et lits une place. Cette mise en scène encourageant les comportements susceptibles de provoquer la mort avant d’avoir atteint la quarantaine se voit pimentée, à ma surprise, par un sex shop boule à facette et poupée gonflable d’époque.

Je me demande ce que ça fait d’être à l’intérieur et je me dis que ça doit être comme niquer avec un sac plastique réutilisable, lorsque la voix du guide me déconcentre.

Ce dernier est assez mignon, son regard témoigne d’une fatigue certaine et donne la sensation qu’il oublie par intermittence ce qu’il fabrique en face de nous. Il nous montre les choses, nous emmène. Des journaleux se pensant plus nécessaires que les autres lui adressent des questions à haute voix, avec dans le ton quelque chose qui rappelle les vieux qui embrouillent les caissières à propos d’inconvénients n’ayant absolument rien à voir avec elles. Je suis fasciné par les mots imprimés sur les murs, comme s’ils m’étaient personnellement destinés. Je lis «BODY», puis «BETRAYAL», j’ai le sentiment que c’est très très important mais d’une manière semblable aux messages que je reçois lorsque je dors, alors je me résous au fait que je comprendrai tout ça quand il sera trop tard. On nous conduit dans l’amphithéâtre, c’est super big et sympa et glacé, comme le reste. On nous passe la bande annonce, une femme avec des semelles over-compensées party monster like déboule avec un micro, elle doit être importante. Soudain elle annonce l’arrivée de Brian Eno, là maintenant.

Je suis hyper top content et je cherche des gens avec qui partager cette émotion positive. Mais je me rends vite compte que les professionnels qui m’entourent 1. ne connaissent pas cette personne 2. n’en n’ont rien à foutre 3. n’apprécient pas son travail, ce qui reste l’option la plus navrante. Anyway, je n’ai d’yeux que pour ce chauve ayant orchestré le Low de Bowie, il pourrait littéralement parler d’un bouchon de radiateur sans porter atteinte à mon enthousiasme. Then it ends, on nous envoie nous restaurer de bouillon de whatever they put inside, de toute façon je serai incapable d’avaler quoi que ce soit avant au moins les quatre prochaines heures à cause de mon décalage horaire biologique. Je prends du thé bouillant, discute de je sais plus quoi avec je sais plus qui. Je vais pisser et découvre les chiottes écolo friendly.

Maybe it’s URSS, maybe it’s the budget. Après ça je retourne dans l’amphi parce que j’ai pas l’impression de comprendre ce qu’il se passe et une personne nous annonce qu’en fait c’est fini, qu’on nous enverra des pass plus tard et tout – I’m still waiting bitches. Pas d’immersion, pas d’exploration de mes facultés mentales, psychomotrices ou chamaniques, simplement une bonne vieille présentation powerpoint agrémentée d’une apparition de Brian Eno. Ok, en fanboy irrationnel, je suis content de m’être chopé un nez qui coule pour cette unique raison, mais j’espère que les gens qui auront payé leur ticket en verront plus, sinon ça risque de tourner au massacre.

PS: guide exténué, si tu me lis tu peux envoyer ton 07 à la rédaction. Bisou.

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