Imaginez la situation: un père de famille rentre chez lui le soir de son anniversaire en pensant participer Ă  une fĂŞte secrètement organisĂ©e. Lorsqu’il arrive, la maison est vide: sa femme et ses enfants sont introuvables. Seul objet qui fonctionne: la tĂ©lĂ©vision qui va lui permettre de regarder la cassette vidĂ©o qu’ils lui ont confectionnĂ© en son honneur. C’est le dĂ©but d’un beau cauchemar signĂ© Rolf de Heer, cinĂ©aste Australien insaisissable Ă  qui l’on doit notamment Bad Boy Bubby (1984).

Mieux vaut se mĂ©fier des surprises mais qu’elles soient bonnes ou mauvaises, elles rĂ©vèlent quelque chose de nous que peut-ĂŞtre nous aurions prĂ©fĂ©rĂ© ne pas savoir. Cela revient un peu Ă  se faire surprendre en train de manigancer un mauvais tour en croyant que personne ne s’en rendra compte. Le projet d’Alexandra fonctionne selon ce système oĂą un cadeau empoisonnĂ© vient remettre en question une routine ordinaire voire mĂ©canique. RĂ©alisateur prolifique et provocateur, Rolf de Heer adore s’emparer de projets grinçants qui favorisent les terrains glissants et les dĂ©rapages politiquement incorrects. Qu’il s’agisse de rĂ©aliser un film pour enfants jamais infantilisant (Tale of a tiger), de trousser des fables aux accents fantastiques (Le Vieux qui lisait des romans d’amour), de relater un conte binaire sur les aborigènes (10 CanoĂ«s, 150 lances et 3 Ă©pouses), de mettre en scène une histoire d’amour mĂ©lodramatique Ă  hauteur d’handicapĂ©e (Dance me to my song) ou d’illustrer l’extraordinaire dĂ©rive d’un ingĂ©nu castrĂ© par sa maman Ă  la dĂ©couverte d’un monde dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© (Bad Boy Buddy), le cinĂ©aste australien, ludique et indĂ©pendant, affiche toujours cette mĂŞme prĂ©dilection pour les personnages dĂ©glinguĂ©s, parfois armĂ©s de mauvaises intentions, qui cherchent Ă  donner un sens Ă  leur existence moisie et pour les plongĂ©es dĂ©rangeantes dans les arcanes du mal afin d’en dĂ©cortiquer les terribles stigmates. Dans Alexandra’s project, il s’agit d’une femme nĂ©vrosĂ©e qui fomente secrètement une vengeance envers un mari aveuglĂ© par sa propre rĂ©ussite, Ă  peine conscient que son couple vacille dangereusement.

Pour rĂ©aliser ce film Ă  petit budget tournĂ© entre The Tracker et 10 CanoĂ«s, 150 lances et 3 Ă©pouses, Rolf de Heer est parti de l’image d’une femme soliloquant face Ă  une camĂ©ra et a tissĂ© un scĂ©nario manipulatoire comme il les affectionne en privilĂ©giant les coups de théâtre et les secrets qui explosent au visage. Comme Ă  sa grande Ă©poque (Bad Boy Bubby et son Ă©volution totalement inconcevable), le rĂ©alisateur signe un pur dĂ©fi de cinĂ©ma littĂ©ralement emballant, proche de l’expĂ©rimentation. Rien qu’en introduisant la zone pavillonnaire dans laquelle la famille traĂ®ne son ennui avec une camĂ©ra aĂ©rienne qui flotte dans un purgatoire Ă©trangement familier, il crĂ©e une atmosphère rigoureusement anxiogène, claustrophobe oĂą, on le devine, quelque chose de terrible va s’abattre. A la simple lecture du synopsis, on peut avoir l’impression de voir un Ă©nième exercice de style dont l’argument Ă©voque vaguement Lost Highway (le rapport Ă  la cassette vidĂ©o, le couple en pleine dĂ©confiture affective). Que nenni : De Heer n’a jamais vu Lost Highway, ce qui lui a permis d’Ă©viter toute correspondance fâcheuse avec le chef-d’œuvre de Lynch. Mieux que ça: l’intrigue bifurque ailleurs.

PassĂ©es les vingt premières minutes montrant par la grâce d’un montage parallèle le mari (satisfait) au boulot et la femme (anxieuse) Ă  la maison avec les gentils enfants, le film, totalement plongĂ© dans l’obscuritĂ©, lent comme la mort sans ĂŞtre fastidieux, colle aux rĂ©actions du protagoniste comme s’il vivait l’action en direct (Alexandra’s project a d’ailleurs Ă©tĂ© tournĂ© chronologiquement). La mise Ă  nu du protagoniste est annoncĂ©e par la nuditĂ© de l’acteur dès les premières scènes et sa caractĂ©risation, marquĂ©e par quelques scènes domestiques faussement anodines (remarques acerbes sur le voisin, refus de laisser sa femme agir de manière indĂ©pendante). Le cinĂ©aste mue une fĂŞte d’anniversaire en cauchemar familial Ă  travers une prise d’otage Ă©motionnelle (cinĂ©matographiquement, il s’agit d’un authentique morceau de bravoure) oĂą les rĂ©vĂ©lations proviennent Ă  un homme confortablement assis dans son fauteuil Ă  travers un enregistrement vidĂ©o qui permet d’assĂ©ner toutes les vĂ©ritĂ©s trop longtemps gardĂ©es.

En dĂ©couvrant ce subterfuge, le père de famille commence par esquisser quelques sourires puis vient l’inquiĂ©tude. Son visage n’exprime plus grand-chose d’autre que tristesse, peur et panique. Avec son air de ne pas y toucher, De Heer traque le glissement paranoĂŻaque de la normalitĂ© Ă  la bizarrerie et dĂ©cortique toute mystification visuelle en jouant sur les mises en abyme (est-ce que le spectateur contrĂ´le ce qu’il voit ? Qui ment ?). Les questions que le rĂ©alisateur pose sont celles du couple en crise Ă  travers le thriller horrifique (comme Lost Highway donc). ConnaĂ®t-on rĂ©ellement la personne avec laquelle on vit ? Qu’est-ce qui peut pousser un individu sagement rangĂ© dans les normes Ă  tout briser d’un seul Ă©clat ? Questionnements qui seraient bateaux et convenus chez les autres, pas chez Rolf qui ne fait strictement rien pour rendre l’expĂ©rience plus agrĂ©able et ne donne aucune rĂ©ponse pour soulager la conscience du personnage. Au passage, il propose deux trois rĂ©flexions sur les relations perverties entre les hommes et les femmes mâtinĂ©es de voyeurisme aiguĂ«: au lieu de se remettre en question sur ce qu’il a pu faire de mal, le père de famille cherche Ă  savoir qui est en train de faire l’amour Ă  sa femme sur la vidĂ©o.

D’un bout Ă  l’autre, ce calvaire psychologique oĂą les blessures sont Ă  jamais bĂ©antes fait yo-yo avec les nerfs du personnage avant de se conclure ironiquement. C’est toute la classe de ce petit film robuste, menĂ© de main de maĂ®tre, soutenu par des interprètes très douĂ©s, qui manie l’art de la suggestion ouatĂ©e. Un paradoxe puisque toutes les informations sont transmises explicitement Ă  l’oral. Le montage elliptique ajoute un degrĂ© d’intensitĂ© supplĂ©mentaire rappelant ainsi que le cinĂ©ma est l’art du mensonge et/ou de la vĂ©ritĂ© amplifiĂ©e. En mĂŞme temps, on n’attendait rien de moins de la part de Rolf de Heer qu’un beau travail insolent qui prĂ©fère le ressenti Ă  l’intellectualisme (chose que le rĂ©al dĂ©teste). Certains ont vu un film misogyne, d’autres une oeuvre fĂ©ministe. La vĂ©ritĂ©, c’est que tout le monde est libre d’y voir ce qu’il veut. Mais, en fonction de notre interprĂ©tation des Ă©vĂ©nements, on lève le voile sur notre part d’ombre et sur ce qui nous dĂ©range. Finalement, le manipulĂ© dans l’histoire n’est pas le père de famille mais le spectateur avec ses tabous et ses peurs indicibles.

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