En février dernier à la Berlinale, Agnès Varda surprenait son petit monde (“Je me prépare à dire au revoir”). Quoi? La grande dame de la Nouvelle Vague n’était pas éternelle? À quoi ressemblerait un monde sans notre printanière Varda? C’était inimaginable.

HOMMAGE PAR GAUTIER ROOS

Michel Legrand avait lancé l’alerte en début d’année: les idoles sont mortelles. Non pas qu’on les écoute ou qu’on les regarde d’une façon différente après le trépas (leur œuvre avait déjà quelque chose de vaguement mythique). Mais elles ne sont plus là pour recevoir leur Oscar d’honneur, plus là pour évoquer cet âge d’or d’un cinéma français alors regardé de toutes parts, mis sur orbite par une décennie où l’industrie américaine lui a laissé un peu de place. C’est tout le paradoxe de ces tributes organisés en l’honneur des personnes vivantes: ils n’ont d’intérêt qu’une fois que le récipiendaire n’est plus.

Cléo de 5 à 7, Le Bonheur, Les Créatures, Lions Love: peut-on rêver plus belle photographie dans les années 60? On se demande encore comment la greffe entre un cadre si sophistiqué et l’empreinte documentaire a pu si bien opérer. Ses contes bien plus immoraux qu’ils n’en ont l’air (l’adultère sans condamnation morale, les romances entre une mère de famille quadra et un minot de 14 ans dans Kung-fu Master) ont conservé leur petit parfum de scandale ensoleillé, laissant le psychologisme au vestiaire. Chez la papesse du cinéma français, tout est encore en place: rien, pour ainsi dire, n’a vieilli, et il y a fort à parier que rien n’aura vieilli d’ici 50 ans.

Ses incartades récentes avec JR n’y changeront rien: si cette disparition nous touche tant, c’est aussi parce que la dame a passé sa vie à lutter conte les décisionnaires en col blanc, les séparatistes du dernier étage, les sachants qui gavent les masses de junk-food et les intellos de petits objets arty.

Dès 1964, elle semblait déjà un peu résignée, se demandant pourquoi le cinéma n’avait pas emboité le pas au TNP de Vilar et Planchon, et son ambition d’“amener des ouvriers à voir des pièces de Shakespeare”. Princesse Agnès rêvait d’un monde où la distinction des publics et leur métamorphose en cibles n’existe pas. Pas de délit de provenance, que le film vienne du haut ou du bas. C’était évidemment illusoire, mais un échec en est-il encore un quand il n’est pas passé par la case “tentative”?

On admirait, enfin, ses fréquentes prises de parole devant un parterre d’étudiants tous captivés par le parcours ébauché d’anecdotes de la dame. On ne peut évidemment pas en dire autant de Godard, dernier vestige d’un temps qu’il faudra bientôt qualifier d'”ancien”: on compte désormais sur lui pour faire perdurer le sursis…

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